« Justice : la légitime défense doit-elle être reconnue en cas de violences sexistes ? » 

J’ai répondu à cette question dans cette table ronde de l’Humanité :

https://www.humanite.fr/debat-la-legitime-defense-doit-elle-etre-reconnue-en-cas-de-violences-sexistes-708225


Version longue

De quoi parle-t-on ? Les violences masculines faites aux femmes forment un énorme continuum qui va du délit au crime, en passant par plusieurs formes d’agressions symboliques pouvant être passibles d’une simple amende, comme l’outrage sexiste. Ce continuum s’infiltre dans tous les espaces de nos vies, en prend parfois le contrôle, nous impose des décisions contraintes sur notre liberté de mouvement, notre apparence physique, nos choix vestimentaires, nos mœurs, la réalisation de nos projets ou de nos carrières. Décider de faire toute seule le tour du monde en globe trotter, de marcher la nuit à pied parce qu’il fait bon, de devenir actrice en commençant par le bas de l’échelle, ne cessera de nous exposer à un obstacle récurrent : des hommes sur notre passage.

Commençons d’abord par rappeler la gravité de ce que doivent affronter les femmes, de manière répétitive, pendant toute leur vie, ce qui crée chez beaucoup d’entre nous de la colère, du dégoût, des épisodes dépressifs, de la révolte ou de la résignation. Croiser le chemin d’un homme en rentrant tout simplement chez soi. Le voir nous interpeller, nous draguer, nous bousculer face à notre refus, nous couvrir d’insultes, nous menacer, nous faire peur. N’avoir en général d’autre choix que de raser les murs de crainte d’envenimer la situation. Être consciente que cela ne sert à rien d’aller au commissariat ou d’en parler autour de soi, l’impunité étant presque totale s’agissant de ce genre d’humiliations gratuites.

Pour ce qui est des violences sexuelles, le fait d’être exposée à un risque d’agression ou de viol peut nous mettre en situation de tout tenter pour l’éviter, quelles qu’en soient les conséquences, tandis que d’autres femmes, au contraire, verront leur corps et leurs esprits sidérés, dissociés, ne se débattront pas. Aucune de ces réactions n’est à mépriser. Les violences conjugales, quant à elles, peuvent durer des décennies, infligeant à celles qui les subissent un état continu de terreur, d’angoisse, ne sachant si elles auront besoin de se protéger au cours de la journée, si elles pourront anticiper le coup ou les brimades de cet homme qui peut être charmant la veille, et exécrable le lendemain.

Face à cet état caché, et toxique, le patriarcat qui couve notre société en trompe-l’œil, incognito, le système judiciaire se montre d’une incroyable inefficience. Il n’a pas été pensé pour reconnaître le préjudice subi par des milliers de femmes dans des sociétés mixtes où elles sont quotidiennement confrontées à des hommes. Not all men, me direz-vous ? Il est néanmoins étrange que nos sociétés, qui ont de moins en moins de difficulté à essayer d’estimer le pourcentage de femmes ayant déjà subi des violences sexuelles et sexistes, se montrent si réticentes à lancer des enquêtes de quantification des hommes qui en ont déjà commis.

Dans cette impasse, les mouvements des femmes ont été amené à réfléchir à la façon dont elles pouvaient se protéger sans avoir recours à une Justice de classe, raciste et sexiste, où les attendent massivement les non lieux et les classements sans suite. Notamment les mouvements de gauche qui rejettent cette doctrine inefficace et dangereuse du tout répressif qui quadrille l’espace public de forces de l’ordre et de caméras de surveillance, veut renforcer inlassablement l’arsenal législatif et la politique pénale, remet en cause les libertés individuelles, et refuse de miser sur l’éducation et la prévention. Certaines ont imaginé des systèmes de ripostes extrajudiciaires, prônent l’auto-défense, nous reconnaissent le droit de renverser à notre échelle individuelle le rapport de force dans ce face-à-face avec les hommes violents. Les mouvements afroféministes ou issus des quartiers populaires, qui ne peuvent se permettre d’appeler la police, trop dangereuse pour elles et leurs hommes, ont parfois mis en place des systèmes où la communauté établit des règles et des sanctions équitables en interne. Ces diverses solutions expérimentées restent évidemment très marginales.

La légitime défense existe déjà en droit, s’il y a un risque d’atteinte grave à l’intégrité de la victime, si la riposte est immédiate, nécessaire et proportionnelle. Elle a parfois été reconnue dans des affaires de violences conjugales, comme pour Alexandra Lange ou Adriana Sampaïo, qui a tué l’homme qui menaçait de violer sa fille. Tout le monde peut comprendre le caractère insupportable qu’est, pour une femme ou une mère, le fait de ne pas tout faire pour empêcher son viol ou celui de son enfant. Mais cette analyse ne l’emporte pas toujours. Il y a quelques jours, Anaëlle, 26 ans, en situation de prostitution depuis ses 17 ans, a été condamnée pour le meurtre de son “client” âgé de 52 ans qui l’a violée, à dix ans de réclusion criminelle. La situation de prostitution de la jeune femme a-t-elle eu une influence sur le jugement qui lui a été réservé, intériorisant le préjugé selon lequel les personnes prostituées seraient des êtres qu’on aurait le droit de violer, du moins que le viol les concernant serait moins grave ? Je le crois profondément. L’avocat général a aussi cru bon de remarquer : « Dire qu’elle est violée sauvagement et faire l’amour trois jours après ». Quelle méconnaissance, quelles idées reçues rétrogrades sur le comportement privé des victimes, pour les discréditer !

Faut-il imaginer une redéfinition de la loi ? La question s’est posée au moment où Jacqueline Sauvage avait tué l’homme qui la frappait depuis 47 ans. Elle lui avait tiré dessus dans le dos, mais pas de manière concomitante aux violences conjugales subies. Certains avaient plaidé une “légitime défense différée”, mais les féministes étaient majoritairement contre cette proposition de peur d’instaurer un permis de tuer, préférant réclamer sa grâce et lui reconnaître plutôt une circonstance atténuante. Il n’empêche que cette polémique a été l’occasion de rappeler qu’en effet, il existe bien un état de stress post-traumatique lié au caractère cyclique des violences conjugales, à l’emprise liée à la répétition des coups et des violences psychiques exercées de façon continue pendant une longue durée, et que ce constat scientifique pouvait faire l’objet d’une réflexion qui aboutirait à une évolution de la loi. Le geste “traumatique” des femmes victimes de violences conjugales biaisent en effet leur discernement et leur rapport à la temporalité.

La plupart des femmes qui ont subi des violences sexuelles et sexistes réclament en premier lieu la reconnaissance de ce qu’elles ont subi. En France, seulement 1% des violeurs sont condamnés, et la très grande majorité des agressions sexistes passent complètement sous tous les radars, que ce soit celui de la Justice ou même de la parole et du témoignage, même si #MeToo a permis d’en parler un peu plus librement. Le patriarcat reste un état caché, et le débat public va le plus souvent minimiser nos expériences du sexisme, nous accuser de stigmatiser les hommes tout en conspuant allègrement les hommes immigrés, noirs et/ou arabes, coupables selon eux de la plus grosse partie de ce dont on parle. Tant que le débat sera enclavé par ce déni, ces idées reçues et cette instrumentalisation raciste, il n’y aura d’autre choix pour les femmes que ces deux solutions extrêmes : que Justice ne soit jamais rendue, ou qu’elles se rendent Justice par elles-mêmes face à des situations de violences insoutenables.

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