Libération sexuelle : un sujet politique

Libération sexuelle : un sujet politique

Difficile de se trouver au bord d’une table de réunion avec, à l’ordre du jour, la question de la libération sexuelle des femmes et des minorités de genre, sinon dans le cadre d’une réunion féministe. Où que l’on soit, à quelqu’époque, on nous rétorquera qu’il y a (franchement) beaucoup plus important que de décortiquer une telle matière. Dans les rares pays où les mouvements des femmes ont arraché quelques espaces de libertés à ce sujet, on nous dira que c’est une lutte secondaire, une préoccupation bourgeoise et qu’il faudrait plutôt concentrer nos énergies contre les inégalités salariales, la sous-éligibilité et les meurtres de femmes. « Voyez leur condition ailleurs, et estimez-vous heureuses ! »… Et là-bas ? Dans les pays où cette libération sexuelle ne connait, législativement et culturellement, pas le début d’un premier acquis, on nous dira « Ici, il y a plus grave ! Occupons-nous des crimes d’honneur, de l’excision, des droits fondamentaux. ici, les femmes sont à milles lieux de songer à leur libération sexuelle, elles ont d’autres urgences ! »

Alors, quand est-ce que le sujet devient légitime et reconnu comme étant politique ? Quand est-ce qu’il nous appartient dans nos termes à nous, les premières concernées qui avons souvent admis et intériorisé que nos corps étaient toujours les otages de l’un ou de l’autre sexisme, selon qu’ils sont montrés ou cachés ? Montrés à qui, cachés pour qui, éternelles injonctions paradoxales qui nous ordonnent d’être très désirables, et de ne surtout pas l’être ? Quand est-ce que l’on échappe aux enjeux qui nous enferment dans le regard subjectif masculin, dans les intérêts de l’autre sexe ?

Pourtant, la question des corps et des sexualités nous occupe quotidiennement, depuis toujours. Dès la puberté, nous subissons ce cruel rappel à l’ordre de la société patriarcale via le harcèlement sexuel, les insultes et les agressions dans l’espace public, que notre érotisation est un fardeau, un problème. Blessure narcissique affligeante pour celles qui attendaient avec envie, en admirant les courbes de leurs ainées, d’avoir des seins et des formes avant que ces dernières ne leur attirent dès les premiers instants de leur exposition des représailles masculines et un environnement punitif.

La seconde objection qu’on soulève pour nous divertir de ce sujet, est qu’il serait gravement intrusif voire complètement stalinien d’interroger l’intime, de violer le privé d’autrui, et que la politisation de la sexualité relèverait d’une dérive policière. Comme si la sexualité était un sujet neutre, un espace d’absolue liberté, comme si nous cessions d’être des êtres sociaux une fois fermée la porte de l’alcôve. C’était déjà le premier motif de protestation de ceux qui se sont élevé contre la criminalisation des viols conjugaux ou contre la pénalisation des clients de la prostitution : « comment l’État ose-t-il s’immiscer dans les lits de l’intimité conjugale ? »

Et pourtant, c’est bien le système patriarcal qui s’y est immiscé en premier et qui commet tous les jours cette intrusion. Via la tradition des contes, comme celui du « Petit chaperon rouge » qui, dans son édition originale, était une leçon donnée aux plus jeunes filles pour admettre d’aller dans le lit du loup, de l’homme, et d’y subir sagement le viol. Via les régimes théocratiques qui se sont mêlé de valider les bonnes positions, les attitudes agrémentées, les modalités avant et après le mariage, la répression des homosexuel-les et la prohibition ou la stricte réglementation des moyens de contraception et d’avortement. Via les rituels qui lient grands-mères, mères et filles lorsqu’ils s’agit d’apprendre à s’épiler, à recevoir les bons conseils vestimentaires, à faire les magasins, à s’apprêter pour la nuit de noce, tout ceci devant s’adapter uniquement aux désirs de ce qu’on définit hégémoniquement comme les attentes masculines. Sans oublier qu’aujourd’hui, en France, parmi les plus grandes manifestations qu’ont dû subir nos pavés, il faut compter le succès inattendu de « La Manif pour tous » et de l’observatoire contre la théorie du genre, avec ses milliers de badaud-es qui se sont massivement élevé contre toute possibilité, dans l’école, de contrecarrer l’éducation patriarcale. C’est dire quel pilier fondamental de la société nous avions osé branler !

Bref, partout, le contrôle des corps des femmes et de leur sexualité est un sujet éminemment politique. La nudité féminine est partout, mais doit rester figée entre les quatre barreaux des règles masculines. Elle peut être étalée sur tous les kiosques à journaux dans sa représentation pornographique la plus phallocratique, dans quasi toutes les publicités, pour vendre tout et n’importe quoi, fesses appuyées contre les bolides lors des expositions et salons dédiés aux quatre roues, et qui oserait s’en offusquer serait un puritain et un vilain moraliste. En revanche, cette même nudité blesse les yeux de quiconque verrait changés ses cadres d’apparition, la morphologie féminine autorisée, le taux de pilosité toléré. Éloïse Bouton et Déborah de Robertis deviendront, dans les médias et dans les tribunaux, des exhibitionnistes et des immorales dans le plus pur du champ lexical puritain. Les intermittents, quant à eux, pourront se balader tous nus et offrir un prix à leur Ministre Fleur Pellerin en tenue d’Adams et d’Èves. Cette nudité-là n’est pas un problème politique tant qu’elle ne se met pas au service de la plus inadmissible des subversions : la cause féministe.

Pour maintenir cet état de fait et ces quatre côtés du cadre, la société patriarcale invente des à priori tous aussi saugrenus que pratiques. Le premier est que les femmes n’aimeraient pas le sexe, que c’est une affaire d’homme. Il est, par conséquent, d’autant plus facile pour une jeune fille dont on suppose qu’elle ne peut apprécier la chose en tant que telle, d’être traitée de salope et de nympho si elle ose assumer avoir des rapports sexuels avec des partenaires qui ne sont pas ses petits amis stables (schéma hétérosexuel dominant oblige). Selon cet à priori, les femmes ne s’intéresseraient au sexe que si elles éprouvent des sentiments ou une grande admiration pour l’être désiré, ou si elles sont à la recherche de sécurité sociale. Bref, leur sexualité a toujours besoin d’une raison extrinsèque au seul désir de sexualité : amour, vénération, transaction, etc.

Second à priori, les femmes ne savent pas ce qu’elles désirent et plus généralement ce qu’elles veulent. Passives, soumises aux initiatives masculines, elles s’en remettraient à l’homme pour les éduquer et pour donner pente à leur goût. Elles doivent, pour être désirables, arborer une attitude infantile et, du fait de leur passivité, miser le plus possible sur leur apparence et s’enfermer dans un certain narcissisme, dans une quête de perfection physique absolue jusqu’à se convaincre qu’elles sont à la fois des objets surexcitants et aussi des êtres repoussants au naturel, d’où l’obsession sur-hygiéniste de faire la chasse au moindre poil, au moindre défaut, à la moindre odeur. Les figures du père et de l’amant se confondent culturellement, et bien des pères incestueux balbutient pour se justifier « C’est ma fille, je lui ai tout appris, pourquoi pas ça ? ». Cet à priori conduira également à l’érotisation du NON des femmes (car si elles ne savent pas ce qu’elles veulent, quelle valeur à ce NON ?) et à la mise en scène glamourisée de leur résistance.

Troisième à priori, la sexualité serait quelque chose d’humiliant et de dégradant pour les femmes, et ceci dans l’absolu. Rien de mieux pour les heurter et pour les rabaisser que de mimer un geste graveleux ou un acte sexuel dans la rue. Les insultes accusent le plus souvent leurs « compétences » sexuelles, puisqu’il s’agit de les traiter de salopes, de nymphos, de suceuses, bref de femmes actives, tandis que pour insulter un homme, on pointera au contraire ce qui est perçu comme une contre-performance dans la société patriarcale, avoir une petite bite, être un pédé ou un impuissant.

Le dernier à priori auquel je pense concerne les hommes puisqu’il s’agit du fameux mythe de leur sexualité irrépressible, au prétexte de laquelle sont tolérés ou du moins excusés les viols, les agressions sexuelles, la responsabilité qu’a la société à leur donner un accès facile aux corps des femmes via le système prostitutionnel, testostérone oblige. Ce serait donc aux femmes de le prendre en compte et de ne pas s’exposer à réveiller la bête.

Plus globalement, nous vivons dans des sociétés où les questions charnelles ne sont guère des sujets nobles, et restons héritiers de traditions philosophiques et religieuses, comme s’en moquait Molière dans le (très misogyne) « Femmes savantes », qui opposent la spiritualité, les exercices intellectuels et l’enveloppe corporelle. Cette tradition anoblie une certaine dissociation dans l’être: un esprit ou une âme s’élève quand il se désintéresse de ses bas instincts qui sont dictés par la chair.

Le mouvement féministe des années 70 (notamment) aura eu l’avantage de politiser la sexualité via les thèmes de la libération sexuelle, de la contraception et de l’avortement, ayant bien compris que, pour consolider le système patriarcal qui a la lourde charge de dominer pas moins de la moitié de la société, il fallait maintenir les femmes dans cette dissociation et s’appuyer sur les chaines intérieures qu’elle sait placer. Déjà qu’il n’est guère évident de se révolter contre une idéologie dominante qui s’auto-légitime et que personne ne conteste sous peine de marginalisation, c’est d’autant plus simple, en convainquant les femmes qu’elles ne sont pas chez elles dans leurs propres corps, de leur permettre d’accepter les mariages forcés, les viols conjugaux, le fait de ne pas avoir son mot à dire sur le nombre d’enfants qu’elles auront, voire de ne pas être autorisées à consulter un médecin sans l’autorisation d’un ayant-droit masculin, si ce corps étranger tombe malade.

Le pouvoir politique égyptien ne s’y est pas trompé et a orchestré, pendant la Révolution du jasmin sur son territoire, des viols collectifs place Tahrir et autres tests de virginité forcés de la part des forces de l’ordre afin que, craignant pour leur intégrité physique et psychique, les femmes s’abstiennent de rejoindre leur camarade dans la lutte révolutionnaire. Hélas, malgré la double peine qu’elles subiront en tant que militantes et en tant que femmes, en étant réprimées politiquement et sexuellement, on n’a pu compter aucun femmes dans le comité de rédaction de la Constitution, et seulement deux femmes dans la Première Assemblée Constituante.

Tout ça pour rappeler à quel point il relève du combat et de l’hygiène féministe de ré-habiter son corps pour se réhabiliter, de combattre ces stratégies de dissociation, d’écarter de temps en temps les cuisses devant un miroir pour voir à quoi ressemble ce sexe que nous voyons si rarement quand les hommes le voient si souvent, de penser à beaucoup se faire plaisir attendu que les sexes s’éduquent par le toucher au plaisir et sont d’autant plus sensibilisés qu’on les a beaucoup caressé, ce que les petits garçons font en réalité très tôt contrairement aux petites filles, et de se souvenir de la puissance de la sexualité féminine qui est dotée du seul et unique organe qu’a prévu la nature comme étant entièrement dédié au plaisir, le clitoris, dont les 8000 terminaisons nerveuses suffisent à nous convaincre que nous avons au moins deux fois plus de raisons d’apprécier la chose que les hommes, qui n’en comptent en moyenne que 4000 dans le gland !

 

 

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  1. jacmarat dit :

    A reblogué ceci sur jacmaratet a ajouté:
    Excellent!

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