Dix ans après le CPE…

Dix ans après le CPE…

Le mouvement anti-CPE a été un incroyable accouchement, celui de la citoyenne qui sommeillait en moi. Élevée au Maroc, monarchie incurable où les sujets du roi peuvent admirer cette étrange scène de vassalité où les oligarques baisent, les uns après les autres, les mains du monarque et du prince héritier, je n’imaginais pas qu’un peuple puisse avoir une voix autrement que pour adorer ses maîtres politique et religieux à travers les rituels les plus piteux.

J’étais alors étudiante étrangère et rencontrais d’innombrables difficultés à obtenir des papiers, alors même que je travaillais en tant qu’intermittente du spectacle. Fraichement diplômée de l’ESRA, je n’avais pas prévu de poursuivre mes études, mais il fallait en passer par là pour rester sur le territoire français. C’est ainsi que je me suis inscrite, à contre cœur et de guerre lasse, à l’Université Paris 7.

C’est grâce à cette bifurcation du destin que ma vie a changé, que ma conscience politique est née. C’était un hiver glacial que celui de janvier 2006. Au fond de ma classe, ennuyée mais craignant d’être sanctionnée par la préfecture pour absentéisme, je me demandais quelle artiste j’allais devenir, quelle être engagée je pourrais être au sein d’une société dont la violence et surtout les injustices m’emplissaient d’indignation. Enfant, je me sentais en grande empathie avec les animaux, surtout avec mes chats dont le jardin offrait asile dans un quartier où les garçons apprenaient en les maltraitant leur futur métier de bourreau, comme dirait Marguerite Yourcenar. Adolescente, j’étais une sorte de Mme Jourdain du féminisme, j’étais féministe sans le savoir, et je posais milles questions embarrassantes à table au sujet de l’avortement, de la libération sexuelle et de l’égalité sociale entre femmes et hommes. Au Maroc, les femmes étaient sanctionnées de naissance puisqu’elles n’avaient droit qu’à la moitié de l’héritage, entre autres injustices.

Telles étaient mes pensées, dans ma tête, tandis que ma main les accompagnaient en caressant le papier du crayon, car j’ai toujours eu pour habitude de dessiner en réunion, comme pour tracer les remous abstraits des réflexions dans des mouvements physiques.

Ce jour de janvier 2016, trois mois après mon inscription à la fac, trois étudiant-es de l’UNEF ont interrompu la professeure d’histoire du cinéma en demandant à faire une courte intervention.

« Nous voulons vous tenir informé-es du projet de loi Pour l’égalité des chances, qui veut créer un type de contrat de travail destiné aux moins de 26 ans. Les patrons pourront vous débaucher lors des deux premières années, sans motifs ni justifications. Qui veut recevoir des informations ? »

J’ai levé la main sans réfléchir. Une envie furieuse de comprendre les rouages d’un système économique dont je subissais déjà quelques coups en tant que travailleuse précaire, et dont je devinais le schéma structurel d’exploitation, étant alors très engouée par l’œuvre de Vittorio de Sica qui sait si bien montrer les pauvres, à la fois dans leur misère et dans leur dignité. Je vous recommande ces deux chefs-d’œuvre, « Le voleur de bicyclette » et « Umberto D ».  Je venais aussi d’effectuer un stage dans une boite de production où j’avais subis le harcèlement sexuel de mon supérieur hiérarchique. J’avais alors 22 ans, lui une soixantaine. J’avais vécu une expérience similaire, quelques mois plus tôt, en stage au Centre Cinématographique Marocain. Un vieux réalisateur marocain, qui se trouvait être aussi un oncle éloigné, avait insisté pour me raccompagner en voiture et m’avait embrassé de force en me tenant le menton avant de me dire, dans les yeux, d’une voix grave : « T’aurai-je violée ? »

On m’a rapidement recontacté par téléphone. « Es-tu disponible demain, à 5h30 du matin ? – Euh oui, je n’avais rien prévu à cette heure-ci… pourquoi ? – On bloque la fac ! »

Ouaw…

J’y étais, à 5h30, ce premier jour du blocage de Jussieu, la gigantesque, tandis que de plus matinaux que moi montaient déjà la barricade. Il fallait prendre toutes les tables et toutes les chaises qui étaient dans les amphithéâtres ouverts et bloquer l’entrée du campus, complètement ouvert. Je me suis sentie comme une petit fourmi, concentrée sur sa tâche, perdue au milieu de dizaines de mes semblables, noyée dans le collectif, un collectif déterminé et très bien organisé. Une fourmi perdue, mais qui s’était trouvée, à sa place, méthodiquement investie de son bout de chainon, pour une mission dont j’approuvais le principe et la cause. Un rare moment de bonheur, une force d’esprit et une paix d’âme que je n’avais, je crois, jamais connue avant.

Les volontaires les plus courageux devaient rester des heures devant les principales entrées de Jussieu en se tenant fermement par les bras, coudes enlacés et poings serrés, pour résister aux forces de sécurité (et au froid ! )

J’ai donc participé à monter les barricades et me suis gelé les miches à l’entrée Saint-Bernard. Je n’oublierai jamais ce moment, d’une violence déchainée à laquelle je n’avais jamais été confrontée auparavant, où la sécurité nous a chargé en faisant voler les meubles. Une scène que j’ai perçue, je m’en souviens très bien encore, en accéléré.

Mais je ne connaissais plus la peur ! J’étais viscéralement dévouée à ce mandat simple, au nom de la décision de l’Assemblée Nationale des étudiant-es et de ses centaines de participant-es : bloquer la fac.

Je n’oublierai pas non plus le visage bonhomme de ce membre du service de sécurité qui m’a glissé le lendemain, juste avant qu’ils ne forcent le passage de nouveau : « Je suis d’accord avec vous, mon fils sera à la manifestation tout-à-l’heure. »

Les Assemblées Générales aux airs de Parlement improvisé mais très scrupuleux sur le fond comme sur la forme, étaient impressionnantes. Des centaines d’étudiant-es, des débats aux interventions chronométrées, des votes, des pour et des contre argumentés, des applaudissements et des huées, des appels aux manifestations qui étaient de plus en plus géantes et des appels à cesser la grève et à reprendre les cours. À l’époque, je me reconnaissais aussi dans l’angoisse de ces étudiant-es étrangèr-es dont les parents s’étaient saigné aux quatre veines pour envoyer leur enfant à Paris la belle, Paris la chère. Mais pour moi, l’enjeu était dorénavant si immense, si important, que nous n’avions plus le choix d’abandonner, de laisser ce coup de griffe ultralibéral pénétrer le marbre de la loi et frapper les jeunes d’aujourd’hui et d’à venir.

Les blocages quotidiens ont duré quatre mois. C’est pendant ces semaines interminables que j’ai appris, d’abord que je pouvais porter des meubles très lourds et résister aux aubes les plus glacées, et aussi comment fonctionnaient nos institutions, à échelle réduite dans nos amphithéâtres comme à échelle réelle, à l’Assemblée Nationale et au Sénat qui nous menaçaient. Drôle de façon de faire connaissance avec nos représentants parlementaires. Parfois, nous couchions en grelottant dans le campus, enfoncé-es dans des sacs de couchage, de peur de voir la fac bloquée par les CRS et l’impossibilité de tenir les AG le lendemain. Quelques histoires d’amour sont nées pour se réchauffer, dans l’excitation de l’aventure collective. Les clans, entre les adhérent-es (si jeunes et un peu trop soumis à mon goût aux différentes tendances du Syndicat Unef), celles et ceux qui conspuaient les encarté-es, ceux qui n’en avaient rien à faire, étaient étrangement aussi les nids de l’amour. Passions et désirs étaient aux mains invisibles de la sociologie.

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J’étais parfois élue pour représenter Paris 7 lors de Coordinations Nationales dans différentes villes, qui pouvaient durer des heures ! Dans les amphis bondés étaient débattus le CPE, toute la loi pour l’égalité des chances au nom de la revendication de ceux qui ne voulaient pas qu’au mouvement survive la loi au prétexte de l’abrogation du CPE… jusqu’à ce militant qui nous retira une heure de sommeil supplémentaire parce qu’il fallait également débattre du Tibet. Véridique.

Le 6 avril, pour tenter de monter en puissance, nous avons bloqué plusieurs gares. Le matin, des camarades de lutte s’étaient installé pendant 45 minutes sur les rails de la gare de l’Est, dont tous les traffics avaient été interrompus et le courant coupé. Nous leur avons emboité le pas dans l’après-midi en envahissant les voies de la gare Saint-Lazare. D’autres nous imitaient à la même heure, à gare du Nord. Comment arrêter des milliers de jeunes qui décident de faire front au système, avec des actions coup de poing d’une telle ampleur, galvanisés que nous étions par la conviction que Villepin allait céder ? Comment arrêter des millions de manifestant-es dans la neige qui hurlent « Le temps est pourri, le CPE aussi ! » ?

Nous avions également constitué un Service d’Ordre, tâche délicate pour des manifestations assaillies par les casseurs, principal argument de nos opposants qui voulaient nous discréditer aux yeux d’une opinion publique interloquée. Elle qui avait fermement condamné notre outrecuidance le premier jour, s’attendrissait au fur et à mesure des semaines, des reportages, des Unes de journaux dont nous étions l’objet, du débat qui s’installait dans toute la société, impressionnée par notre endurance et sensible à nos arguments, au cri de colère d’une jeunesse qui se préoccupe de son avenir, qui ne joue pas les désabusées.

Évidemment, le plus fou dans l’histoire fut d’avoir gagné, ce 21 avril 2006, jour de l’abrogation du CPE, envers et contre l’indécrottable entêtement du gouvernement. Je ne me rendais pas compte encore de la rareté du moment que je savourais. C’était ma première lutte réelle, dans la rue, au jour le jour. La précédente, je l’avais vécue de façon plus pantouflarde, en 2005, en soutenant le NON au Traité Constitutionnel Européen, en ferraillant contre mes camarades de classe et en m’impatientant devant les débats télévisés. Nous avions gagné la bataille (pas la guerre, hélas) ! D’autres allaient suivre, mais aucune n’allait être victorieuse. Je ne le savais pas encore.

Étrange sensation de fierté, d’espoir et de vide en ce lendemain de victoire. Que pouvait-être le surlendemain d’une telle expérience de citoyenneté vive, férocement concrète, politiquement structurante, profondément émancipatrice, qui laisse en vous orpheline une force grondante, assoiffée de justice. Je n’allais plus jamais pouvoir me vivre autrement que citoyenne. Je me suis immédiatement engagée au sein du syndicat Unef et j’ai repris ma carte au Parti Socialiste, que j’avais prise nonchalamment en 2005, pour soutenir la candidature de Ségolène Royal. J’étais affamée de recherche de sens, de politique dans son sens le plus envahissant. 2007, premier échec. La Sarkozie commençait, et les attaques allaient pleuvoir. C’est peut-être au moment où le découragement allait l’emporter que deux anciennes de l’Unef, Caroline de Haas et Thalia Breton, m’ont recontacté pour participer à la co-fondation de l’association Osez Le Féminisme. 2009 !

C’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui, dix ans plus tard, militante féministe affirmée, engagée politiquement au Front de Gauche, et régularisée ! C’est avec ce souvenir que je feuillette, horrifiée, le projet de loi El Khomri qui se précise. Tout est donc à refaire, toujours ? Un siècle de grèves et de négociations tremblent maintenant sous l’ombre menaçante du quinquennat « socialiste » au pouvoir, qui se retourne contre la durée légale du travail, le Smic, les conditions de travail, les droits syndicaux et les droits attachés aux licenciements. Je vous invite à suivre consciencieusement ce blog réalisé par mes soins, où nous allons donner tribune à la riposte !

… Si ces trois étudiant-es de l’Unef n’avaient pas frappé à la porte de ma petite classe en 2006, je serai sans doute aujourd’hui une jeune femme un peu perdue, qui serai peut-être rentrée au Maroc, du fait de ne pas avoir osé affronter l’administration et défendre le triptyque de la Nation que j’ai choisi mienne, la France, pour revendiquer mes droits, ceux que je voudrai pour tous les enfants du monde. Ouvrez, ouvrez toutes les portes qui frappent !

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