13 novembre : Et si c’était une histoire de femmes ?

Fascisme, terrorisme… Une histoire de femmes ?


« Lorsque les hommes sont opprimés, c’est une tragédie.
Lorsque les femmes sont opprimées, c’est une tradition. »

Letty Cottin Pendogrin

Nous avons souvent l’habitude en évoquant la thématique féministe dans les débats sur Daesh, sur le fanatisme, l’obscurantisme et le prétendu choc des civilisations de souligner en quoi les femmes sont particulièrement victimes de ces conjonctures, de dire leur condition, les dommages collatéraux qu’elles subissent, le viol comme stratégie de guerre et les marchés aux esclaves… Nous nous apitoyons sur leur sort avec une compassion raisonnable. Raisonnable, car ce tableau, quoique très sombre, nous est depuis trop longtemps familier, que l’évocation de la vulnérabilité particulière des femmes se réduit de plus en plus à un tic de langage.

Ou alors, c’est avec une admiration presque insultante dans ses emphases que l’on s’extasie sur le courage des unités de résistance kurdes très féminisées voire entièrement féminines, comme si la chose était à priori inconcevable, comme si les femmes ne s’étaient pas battues à toutes les guerres, à tous les conflits, à toutes les révolutions, dans tous les mouvements de résistance dont on ne leur a pas fermé la porte, et qu’elles n’étaient pas descendues place Tahrir en défiant les viols collectifs ou les tests de virginité forcés de la police, pour la Liberté.

Le traitement intellectuel et médiatique de la condition des femmes n’en fait jamais un angle d’analyse, mais une question périphérique. Elles sont les premières victimes, pourquoi ? Nul ne s’y intéresse. Elles étaient opprimées avant la guerre et le sont davantage pendant, tout le monde en convient, mais personne n’a rien d’autre à ajouter, comme si cela ne voulait rien dire, comme si c’était anodin. On rend galamment hommage à leur courage et on passe aux choses sérieuses, au fond du problème.

Et si le fond du problème, c’était les femmes ?

Les sociétés patriarcales sont érigées sur un modèle intrinsèquement violent mettant en esclavage, privant de droits fondamentaux, autorisant les représailles les plus cruelles, trempant les mains des hommes dans le sang de la moitié féminine de la société sous couvert de crimes d’honneur et de haine du désir éprouvé pour elles et souvent frustré. Dépourvues de droits, haïssables, violables, méprisables, elles inspirent à la plupart des hommes un dangereux mélange de désir et de mépris. Elles sont, à leurs yeux troublés, à la fois un objet de convoitise et de profond dénigrement, et dans ce mélange, ils haïssent d’abord les sensations désordonnées qu’elles leurs inspirent, l’impact de ce qu’elles sont dans leurs propres corps, l’empreinte qu’elles laissent sur eux.

Connaissez-vous cette citation de Marguerite Yourcenar ? « L’homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire pour l’homme, tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau. » Permettez-moi de la transposer :

L’homme a peu de chances de cesser d’être un tortionnaire pour l’homme, tant qu’il continuera à apprendre sur la femme son métier de bourreau.

En société patriarcale non laïque, la violence et le mal sont enseignés dès le plus jeune âge par l’idée de l’asservissement légitime, de soi quand on est une femme, de sa dite moitié si on est un homme. La nuit de noce est souvent un viol qui sera suivi d’une longue vie d’humiliations et de frustrations quotidiennes. Chaque homme, en vérité, a chez lui une esclave. Chaque homme devient un bourreau et apprend tous les jours à devenir brutal, barbare, à porter la main, à détruire progressivement celle qu’il est sensé protéger et aimer, impunément. Et si c’est impuni, pourquoi ce serait mal ?

Les moins féroces prendront un plaisir paternaliste à prendre soin de la petite proie qu’on a mis entre leurs griffes. Mais l’ingrate ne tombe pas toujours amoureuse pour autant. Elle les remercie avec un sourire forcé, parfois même elle tente de fuir, et le maitre magnanime, déçu, stupéfait, en colère comme le héros de « l’école des femmes », se promet d’être désormais moins naïf et plus redoutable. La menace des crimes qui attendent les déserteuses préviennent parfois leur audace. D’autres brisent leurs chaines, qu’ont-elles à perdre ? La vie, seulement la vie, confisquée dès la naissance.

Ainsi, dans un très grand nombre de pays où règne l’ordre social religieux et patriarcal, jamais modéré quoiqu’en dise le label touristique apposé, la société génère des monstres dès la tendre enfance, la légitimation d’un rapport hiérarchique totalitaire dans la première cellule constitutive des sociétés, la cellule familiale. En vérité, elle génère des terroristes puisqu’il s’agit bien de soumettre l’autre moitié de la société, par la terreur, à la peur du viol, des coups et de la mort, à une proportion invraisemblable.

040701_afghanBurqas_hmed_2p.grid-6x2

La femme, c’est l’autre

La haine de la femme est l’un des plus grands moteurs de la haine de l’autre, du camp d’en face, de la façon dont nous nous le représentons en contraste avec le notre. Pendant la Révolution française, l’aristocratie accusait les révolutionnaires d’être féminisés, car chez eux les femmes se réunissaient dans les clubs, revendiquaient, paraissaient libres. De même, dans le camp des révolutionnaires, on accusait l’aristocratie d’être féminisée, parce que leurs femmes jouaient aux cartes jusqu’au petit matin, s’acoquinaient au Trianon, semblaient libres. Souvent, le racisme consiste à savoir si la « race » d’en face sait tenir ses femmes, ce qui serait un excellent signe de bonne santé et de longévité. On dira que les blancs, dévirilisés, ne savent plus les dominer et se condamnent ainsi au déclin. On dira que les arabes, privés d’atouts sociaux et de codes galants, ne savent plus les conquérir.

En « Orient », on hait « l’Occident » où les femmes ont des rapports sexuels qui ne sont plus régis et coordonnés par les lois masculines, ce qui condamne la société à la dégénérescence et ce qui choque Dieu. En « Occident », on méprise ces peuples où les femmes sont cachées et emprisonnées. Une inculpation qui n’est pas toujours d’inspiration féministe et qui reste souvent restreinte à un imaginaire de galanterie et de fantasmes, puisque beaucoup de français n’ont pas de scrupules à acheter une femme à l’heure ou à la nuit via le système prostitueur dans leur pays, dont on sait qu’il est très majoritairement maffieux et tortionnaire, mais au moins, c’est de la domination à la mode de chez nous. L’un et l’autre camp déplore que les femmes des autres ne soient pas disponibles comme on le voudrait, comme se représente identitairement notre vision du puritanisme et du libertinage. Nous sommes là, les femmes, piégées par les schémas mentaux et par le regard subjectif des hommes tel qu’érigés depuis des siècles, dans un monde où ils sont élevés en dominants et en ayant-droits des corps des femmes, maitres des codes de la jouissance et du pouvoir.

Manif pour tous contre le mariage gay. Paris le 26/05/2013 Photo François Bouchon / Le Figaro
Manif pour tous contre le mariage pour tous.
Paris le 26/05/2013
Photo François Bouchon / Le Figaro

En France, nous avons rarement vu de manifestations aussi étonnantes et influentes que celles de la Manif pour Tous, ou d’actions de propagande farfelue aussi efficientes que celles contre « la théorie du genre », suite à quoi la République a répudié les ABCD de l’égalité, un programme censé enseigner la lutte contre les stéréotypes de genre à l’école. « Touche pas à ma femme », au concept de genre tel que je l’ai conçu ! Le premier repli ou la première caractéristique identitaire est devenu la question du genre, et la faschosphère est aujourd’hui au moins aussi mobilisée et obsédée par la question du genre que par celle des races.

Le suicide français devient, dans l’esprit inquiet d’Éric Zemmour, le pouvoir que peuvent prendre les femmes sur leurs destins, autant de perte pour la cité de l’Homme. L’identité première de telle civilisation serait la place de l’homme, l’état de sa virilité, de son rapport de domination, si bien que lorsque l’on visite un pays, en touriste curieux, la première chose qui nous intéresse et qui nous renseigne est de savoir comment sont traitées les femmes ici-bas, quelles sont les mœurs liées au beau sexe, comment se déroulent les mariages, les coutumes, les traditions… tous ces mots pudiques pour dire : « Et chez vous, comment se passent les fers pour vos femmes ? »

Bref, l’asservissement des femmes et ses envergures politique, sociale, culturelle, idéologique, reste un puissant constitutif des sociétés. Même la Révolution française a vu trop de résistances s’opposer à l’idée de faire des femmes des citoyennes. De même au moment de l’obtention du suffrage dit universel qui a concerné un peu moins de la moitié des citoyens. La cellule familiale est restée, elle, monarchique, et les révolutionnaires ont rechigné à y importer la démocratie. On a laissé au seul chef de famille le droit d’avoir une voix électorale, de fait on a instauré un système de suffrage censitaire.

Tant que cet angle d’analyse, la haine des femmes, le rapport patriarcal qu’on a à elles, terroriste et fasciste, banalisé sous couleur de mœurs locales, ce qui induit des rapports de domination de genre/classe/race profondément entremêlés, le débat restera plongé dans une ombre plus grande, plus étendue, plus envahissante qu’on ne pense, et beaucoup de névroses destructrices dans ce monde ne seront ni explorées ni soignées.

Capture d’écran 2015-11-15 à 18.51.55

Publicités

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Adelver dit :

    Merci , excellent texte , tellement simple , tellement clair , tellement vrai. Les femmes ont toujours été le nerf de la guerre , ces attentats étaient une manière de punir les femmes libres et les hommes qui les laissent l’être . C’est ça la perversité pour eux .

  2. une vie dit :

    Je suis justement en train de faire une recherche sur le fondement de l’oppression et de la violence faite aux femmes dans le phénomène de l’oppression en général. Ton texte rejoint vraiment beaucoup les conclusions auxquelles j’arrive en liant des textes féministes avec des canons de la pensée occidentale comme Hegel et Marx, et appelle des nouvelles réflexions. J’aimerais citer ton article dans mon travail, est-ce que ça te convient?

    Merci de nous partager tes idées.

  3. Anabelle dit :

    Merci pour cet article. Félicitations pour la clarté.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s