Méditer années (et me voici gauchiste)

Ce troisième séjour à Marseille m’a fait le même effet étourdissant que le second, dont je vous avais écrit le compte-rendu ici-même, il y a deux mois. J’y avais été avec mes chers parents que je vois si rarement puisqu’ils vivent au Maroc, et j’avais réquisitionné pour l’occasion la moitié du lit d’une jeune féministe kabyle, ma cadette de dix ans, où je me retrouve beaucoup et que j’affectionne énormément, la petite Sophia Hocini qui a un cœur si grand. Cet effet, c’est celui du retour aux sources, rêveur, méditatif et même un peu mélancolique. De vieilles algues ont remué en moi au mois de mai, et cette même flore intime a tressailli de nouveau la semaine dernière, réveillée en sursaut par l’odeur si crue de la mer et de l’air du Sud.

La mémoire sensorielle est comme le mouvement des algues dans la mer. Elle a les gestes lents. Elle est comme ce crabe immobile, travesti en galet, qui d’un coup enchaîne cinq pas de côté. Elle est plongée dans le silence mais hantée de bruits, de l’écho des bruits lointains ou des bruits morts.

Sophia, Marjolaine et moi, de droite à gauche, trois féministes du Sud

Je ne pourrai jamais, si proche de ma mère Méditerranée, marcher indifférente et ne pas me souvenir, attendrie, qu’il était un petit navire il y a quatorze ans déjà, qui l’avait traversé. Lui aussi n’avait pas navigué beaucoup plus loin que le bout de ma petite rue Baht. Quelle fut-elle, cette ère semi perdue de mon enfance ? Pas très gaie. J’étais une petite fille inquiète et souvent épouvantée. La peur de me perdre, la peur des vagues, du noir et surtout du temps, une phobie dont je n’ai jamais pu me défaire. Combien de nuits ai-je passée sans sommeil, à me blottir très tôt dans mon lit pour espérer dormir avant que toute la maison ne se taise et que je sois de nouveau intimidée par l’abstraction de ce temps obscur et immobile, qui me semblait immense entre le coucher et l’aube ? Aujourd’hui encore, je ne peux espérer m’engouffrer dans le sommeil si un bruit familier ne m’occupe pas l’esprit, comme le millième épisode de Friends ou de Scrubs qui tournera en boucle toute la nuit sur mon ordinateur.

De même, j’ai appris tard à déchiffrer la montre, à traverser la rue, à parler, et surtout à bavarder, chose que je n’ai jamais su faire vraiment, obsédée que je suis par l’exigence de ne rien dire qui n’aie un sens précis et utile, ce qui souvent a eu tendance, paradoxalement, à me faire passer pour une imbécile. Sans compter qu’étant sourde comme un pot, j’ai maintes fois dû faire semblant de suivre une discussion dont je ne déchiffrais pas la moitié des phrases, et je répondais soudain à grosse voix, ce qui faisait sursauter tout le monde et me faisait ensuite rougir d’embarras.

Enfin, je n’avais jamais réussie à monter à bicyclette, ce qui était particulièrement ridicule dans ma famille où tout le monde caracole à vélo. Je voyais mes sœurs et mes cousines s’élancer sur les sentiers en sable de la petite ville de Rose-Marie en chevauchant leurs grands engins crissants sans que je ne puisse partager ce plaisir qui se reflétait dans leurs yeux et dans leurs cris. Je l’ai enfin découvert l’année dernière seulement, et ce défi relevé eut un charme piquant.

Mais moi, j’écrivais, je raisonnais en silence, je dessinais, je montais à cheval au grand galop, et je pouvais apprivoiser n’importe quel animal, avec patience et passion. Voici ce que fut mon enfance au goût salé, car nous allions très souvent à la mer en grande famille.

J’étais en tout, et le resta durablement, prisonnière de ma marginalité, fière et triste de cet état qui flatte à la fois et maltraite l’égo, mais qui cultive beaucoup de débats internes, de l’imagination, de la sensibilité et le goût de l’observation pour occuper les pensées solitaires.

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J’écris tout cela sur un tout petit bout de papier, émue, en attendant de retrouver mon clavier parisien et en marchant pieds nus dans le sable. Cette sensation d’enfoncement va bien avec mes pensées qui ne s’attachent plus au présent, qui s’abandonnent au vent comme des feuilles et qui hument le passé à plein poumons, tandis que le grand vacarme des vagues me remplit la tête de son agréable vocifération. Pourquoi tant d’amour, que j’exprime soudain en me raccrochant à l’idée de la terre natale que m’évoque l’air de Marseille ? C’est l’amour filial, le moins verbeux qui soit, ou, s’il tente de l’être, qui goûte l’amère sensation de ne jamais trouver les bons mots.

Mon cher Maroc a consciencieusement remplit son office d’utérus, ni plus ni moins. Il a nourrit l’être passif que j’étais, ce marmot toujours fronçant des sourcils d’observatrice, et m’a remplit les sens de mémoire muette. Puis il m’a expulsé vers la vie, la France, où j’ai enfin remué les bras, osé mes premiers pas, poussé mon premier cri, puis les suivants. La lumière, cette vraie vie, m’a heureusement agressée, m’a délivré de quelques-unes de mes gênes, après trop d’années d’enfance du fait que la mienne fut accidentée. Mais je ne suis pas une fille ingrate, même si je me bat ardemment en France pour ma naturalisation. Le Maroc m’a donné ma vie et mes sens, la France leur a donné un sens, et je les retrouve tous les deux dans l’impression de ce grand soleil méditerranéen qui fait l’émoi de mes peaux.

Souffre donc, à partir de maintenant, cher pays natal, que je parle de nouveau la langue de la raison, et que je laisse là tout ce champs lexical intime qui est la seule déclaration d’amour que je puisse te faire.

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Me voici donc, quatorze ans après mon débarquement, à avoir envie de faire un bilan de mes analyses politiques. D’entrée de jeu, je vous informe qu’il est radical et que je suis d’humeur à en découdre avec toute la structure du système capitaliste auquel je suis attachée, au sens littéral du terme, depuis que je suis jeune travailleuse, précaire, sans papiers pendant quelques années, et ayant traversé une sacrée crise de logement qui m’a conduite à vivre en squat durant 30 mois.

Oui, j’arrive aujourd’hui à la conclusion que tout, les entreprises, les logements, les ressources naturelles, les services, les hôpitaux, les crèches, les banques, les écoles ou les transports, doivent bel et bien appartenir à notre collectivité, à nous toutes et tous, donc à l’État et aux autres pouvoirs publics, ou encore à des groupes de citoyennes et de citoyens ou d’usagers, mais aussi les terres, les découvertes scientifiques, notre maitrise du monde, notre projet d’humanité, en développant avec l’argent produit des services aux personnes qui soient de grande qualité, accessibles voire gratuits.

Les progrès technologiques devront bien, un jour ou l’autre, délivrer les travailleuses et les travailleurs des tâches les plus pénibles et de l’exploitation, puisque nous produisons tant et que tant est entre les mains de si peu d’entre nous, mais sont-ils encore « nous », ceux-là qui détiennent un nombre si vertigineux de millions que, du haut de leur tour oligarchique, ils ne doivent plus se reconnaitre citoyens de notre vrai monde ?

L’intelligence collective n’a pas à être l’apanage ou le talent exclusif des riches, qui seraient les plus capables comme l’arguaient les partisans du système censitaire. Ce sont nous, qui connaissons si bien les rouages de la machine productive qui nous noircit les mains tous les jours, qui sommes capables de nous mettre au gouvernail, à plusieurs.

Le principe est que toutes les richesses disponibles, qu’elles soient des ressources naturelles ou des notions comme le temps, qui est au cœur du système de répartition et dont on ne dispose pas de la même manière selon notre état, notre fortune, notre genre, les connaissances, les richesses produites, les biens et les profits, soient redistribuées via des systèmes de solidarité équitables.

La « solidarité » n’est pas un concept de loosers non compétitifs. C’est un principe essentiel à la longévité,e à la pérennité de toute espèce sur terre, et notamment des plus anciennes, que l’on voit à l’œuvre chaque fois quand une poignée de fourmis entreprend de démonter et de transporter un cadavre de papillon. Cette mise en commun radicale pourra enfin pérenniser les financements des services sociaux universels, une pension entièrement garantie par l’État, des crèches, des écoles gratuites, et évidemment un revenu de base.

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Mais alors, quelle place aura le travail et la valeur de notre sueur, hors de ce monde aujourd’hui très cohérent où le footballeur Di Maria vaut 62 millions d’euros, et où on poursuit la moindre bénéficiaire de RSA pour savoir si elle a bien mérité ses miettes ? Je parle d’un projet où l’autonomie économique ne doit plus dépendre du revenu d’un emploi.

Les activités qui enrichissent nos sociétés ne sont pas seulement des professions, ce sont aussi des engagements militants ou fort injustement le travail gratuit des femmes dans le foyer. Toutes ces occupations doivent pouvoir être librement choisies indépendamment du sexe biologique, de la classe sociale ou de la couleur de peau, puisqu’aucune de ces particularités n’explique qu’on fasse plutôt le ménage, la caisse ou les poubelles. Et si certaines tâches sont en effet pénibles et repoussantes, comme celles qui consistent à collecter les ordures ou à entretenir nos toilettes, elles devront être réduites grâce à une société non-productiviste et prises en charge par toutes et tous, non seulement par celle-là qui est femme et par celui-ci qui est immigré.

La valeur de tout métier, d’ordre manuel ou intellectuel, sera reconnue d’après les bienfaits qu’il apporte à notre société, notamment dans les secteurs de la santé, du bien-être ou de la culture.

Est-ce à dire que si j’avais une baguette magique, toute l’économie mondiale s’effondrerait en échappant au contrôle averti des marchés, ces sacrés lieux d’échanges économiques aussi miraculeux que doués de génie, nonobstant les quelques accidents que sont leurs crises économiques et financières ?

Non, car les entreprises ne perdront rien… sinon des marges exorbitantes de bénéfices, si nous prenons soin de les encadrer et de limiter leurs champs de plus en plus voraces. L’État peut et doit, au nom du choix des citoyen-ne-s, décider d’abolir la production des armes, de certains produits pharmaceutiques, l’achat et l’exploitation sexuelle des corps et des êtres humains, et délivrer des secteurs entiers de la prédation des grosses entreprises privées en nationalisant les banques, les systèmes de transport, l’énergie, l’industrie, l’éducation, afin que les grandes décisions économiques qui régissent notre quotidien soient forcées à favoriser l’intérêt général, à préserver nos droits et notre intégrité, à protéger notre autonomie et à épargner notre environnement. Un monde où les millions ne pourront plus être brassés au hasard des bons placements et des coups de poker des traders pour atterrir dans les comptes bancaires de quelques-uns, sans que cela ne borne en rien l’exploitation de leurs travailleuses et travailleurs.

Une fois peint ce tableau exotique par rapport à la réalité de notre société, dont chacun-e s’évertue à détracter la dureté sans oser trop bousculer son système, il faut dire par quel chemin j’arrive à cette conclusion. Nous vivons aujourd’hui sous la loi quasi absolue d’un système crument capitaliste. Nous souffrons du chômage massif, ou de l’éternelle épée de Damoclès de ce dernier qui nous surplombe et nous terrorise, alors même que celleux qui travaillent se tuent à la tâche et cumulent une ribambelle de contrats précaires, aussi pénibles que rémunérés au lance-pierre.

Nos conditions de travail, on le voit, on s’en plaint, se détériorent sous l’artillerie lourde des réformes rétrécissant nos droits sociaux. Mais ce n’est pas tout. Nous baignons également dans une ambiance sordide et abrutissante de surconsommation qui nous abêtit le corps et la pensée, en dorlotant le premier, n saupoudrant la seconde de divertissements, de discours politiques décervelant qui brandissent, pour seul argument, le risque de l’endettement où nous serions déjà jusqu’au cou.

Honteux, alors, de nos petits semblants de luxe, nous acceptons tout, la précarité, l’exclusion, les inégalités déterminées par la naissance, la fortune ou le sexe, et nous murmurons très bas, ou à grosse voix mélancolique, le soir dans les bars et les matins dans les transports. Sans plus. Voilà ce qu’est notre système économique aujourd’hui, que nous craignons de trop bousculer.

Revenons aux quatre territoires que j’ai évoqué plus haut, redistribution, biens communs, place du travail et prise de décision. Où vont aujourd’hui toutes nos richesses produites ? Dans le portefeuille de quelques-uns, sans équité, nous les voyons, ce sont nos riches patrons, leurs riches clients, nos élu-e-s vingt fois cumulards. Que deviennent les biens et les services ? Ils sont otages de la logique marchande. Le travail garantit-il l’autonomie économique ? Certainement pas ! Nous sommes autant exploité-es que galériens du logement et des courses en fin de mois si ce n’est au milieu. Qui prend les décisions dans le champ économique, dans l’intérêt de qui ? Pas du tiens ! Car le système capitaliste se fonde sur le principe d’accumulation et de recherche du profit, et de ce fait, c’est structurel, il a besoin de beaucoup de bras disponibles pour produire, de beaucoup de bouches pour consommer, que les premiers soient les moins chers possible, les second les plus généreux, même si ce sont les mêmes qui sont mal rémunérés et invités à beaucoup consommer, nonobstant l’augmentation de la TVA et l’obsolescence programmée des produits.

Mais ne déprimez pas encore ! Car ce système capitaliste a un talon d’Achille : Il s’appuie uniquement sur la propriété privée des moyens de production, et s’écroulerait s’il ne s’accaparait les usines et les entreprises. Il mourrait de sa plus belle mort si, soudain, la majorité des citoyen-ne-s ne vendaient plus leur force de travail en échange d’un salaire, quelque modique qu’il soit. Ses seuls moteurs sont la concurrence, la marchandisation de tout, le libre-échange… bien des choses qu’on pourrait démocratiquement récupérer.

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Le capitalisme n’est pas qu’un système économique, c’est un projet de civilisation particulièrement barbare où la communauté n’est plus solidaire sinon pour payer, en contribuables, les bêtises ruineuses des crises financières. Le capitalisme est devenue une culture, celle de l’individualisme, de la mise en concurrence des personnes, de la dissolution des solidarités, des rapports instrumentaux entre individus. Comme ce monstre disgracieux n’est pas beau avoir, il ne cesse de s’esthétiser à coup de campagnes marketing, de produits design, d’enjolivures, d’univers visuels et sonores rassurants et moelleux. Une culture incroyablement plastique, qui valorise les biens matériels et la consommation effrénée que satisfont la surproduction et l’exploitation des ouvrièr-e-s frustré-e-s, au loin, là bas, de droits sociaux réels.

Vous voulez des modes à chaque saison ? Alors il faut tuer à la tâche les ouvriers du textile au Bangladesh. Vous voulez manger des fruits, des légumes, des viandes, tous les mois de l’année, pourvu qu’ils arrivent jolis et brillants dans vos assiettes ? Alors, il faut saccager notre planète d’abord, votre santé ensuite. Un système qui, par dessus le marché, s’appuie cruellement sur les systèmes de dominations préexistants, de classe, patriarcaux et racistes.

Ce sont ceux-là, ultra-riches et privilégiés, qu’on entendra hurler dans leurs médias, qu’ils possèdent, les louanges du mérite individuel et du travail, tandis qu’eux vivent en caste et accumulent des millions qui ne correspondent à aucun volume de sueur.

La redistribution des richesses n’est pas qu’une question de justice sociale. C’est le contrat d’une société, le sens d’une République. Mais qu’acceptons-nous de mettre en commun pour concrétiser la solidarité ? Je répond « tout », au moins le plus possible, qui doit être préservé des logiques marchandes, l’eau, l’air, l’éducation, les soins, le logement, la culture.

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Mais nous ne sommes pas qu’une société et qu’une République, nous sommes aussi une démocratie (parait-il.) Alors il faut que la question de la prise de décision soit un projet ambitieux, qui ne consiste pas seulement à élire, une fois tous les cinq ans, la ou le candidat qui aura le plus de moyens de campagne, qui aura copiné avec les pires crapules voire les dictateurs sponsors, et les député-e-s qui auraient le mieux négocié leur circonscription gagnable.

Car il n’est pas difficile de constater à quel point la sphère économique s’est complètement autonomisée et désencastrée des réalités sociales, et même de l’ordre social ou politique dont nous sommes sensés être souverains, si bien que nous la percevons maintenant comme un monstre imprenable, un King Kong auquel il faut de temps en temps sacrifier quelques personnes pour qu’il ne nous dévore pas toutes et tous crus. Nous nous sentons impuissants, dépossédés de moyens d’action contre lui, souvent indignés mais plus souvent encore résignés et boudant les urnes. Comment peut-il en être autrement, dans un monde où l’emploi salarié est la seule porte d’entrée à l’autonomie et à la survie, quand nous ne sommes pas nés riches ? D’ailleurs, est-ce que l’emploi pour toutes et tous, à temps plein, tout au long de la carrière, est encore possible, ou même enviable, à n’importe quelle condition, chômage, statuts précaires, dégradation des conditions de travail, flexibilité, et pour toutes ces raisons, stress, culpabilité et malheur ?

C’est là que je vais vous laisser avec ces réflexions tirées de la pensée de l’économiste Jacques Généreux, que j’ai étudié après avoir écouté Benoit Hamon défendre la reconnaissance du burn-out en tant que maladie professionnelle. Cher Benoit, à quel chantier COLOSSAL t’attaques-tu, sachant que nous nous acheminons aujourd’hui ou sommes déjà au sein d’une ère qui favorise de façon structurelle le burn out généralisé ! Le stress et la souffrance au travail, sont devenu la première maladie professionnelle de notre temps, qui coûtera très cher en sécurité sociale, en rupture professionnelle, voire en données sanglantes. Selon une enquête du conseil économique et social, nous comptons au moins un salarié par jour qui, en France, se donne la mort sur son lieu de travail. Cela ira s’empirant. Les nouvelles méthodes de management intensifié dont usent les grandes entreprises nourrissent cyniquement le culte de la performance individuelle, la mise sous tension permanente des salarié-e-s, l’exigence de rendements maximaux, l’évaluation individuelle et culpabilisante en raison de la compétition mondiale. Alors, on affiche sur les murs de la boite, en bleu, les noms des salariés les plus productifs, en rouge, les loosers qui coulent la galère. Bonjour l’ambiance de travail !

Vous, comme moi, sommes des salarié-e-s consciencieux. Nous aimons bien faire, être loué au boulot et réussir glorieusement notre mission, énorme injonction paradoxale qui consiste à être le plus productif possible avec le moins de temps et de moyens. Alors, nous sommes nombreux à être en souffrance morale quand, en plus de ne pas pouvoir goûter le plaisir du travail bien fait, la mission qu’on nous commande consiste à entuber nos client-e-s dans les banques quand nous sommes leurs conseillers, dans les magasins de technologie en refourguant à mamie ou à ce pauvre ouvrier qui n’y entend rien de la camelote d’accessoires inutiles, des options à la noix ou des assurances de pacotille, juste pour remplir des objectifs de vente. Nous souffrons dans notre estime de soi face à cette maladie professionnelle qui se mue en mal civilisationnel.

Dans « La loi du marché », le personnage interprété par Vincent Lindon doit, pour survivre après une longue et pénible période de chômage, fliquer ses propres collègues à la demande implicite des patrons qui veulent en licencier quelques-uns, et sont à la recherche de prétextes. Monde barbare, qui nous mets en concurrence avec nos petit-es camarades en facilitant les licenciements de tout le monde, afin qu’on espère, apeuré-es, que le glaive tombe plutôt sur le contrat de la voisine de bureau. « L’économie barbare », c’est ainsi que l’appelle Jacques Généreux, est le contraire de la civilisation et d’une société pacifiée par la justice, les lois, la cohésion sociale, les solidarités, et donc le contrôle démocratique.

Toutes les religions, qui émanent selon moi de la pensée humaine et plus précisément masculine, tous les vieux mythes et les philosophies antiques ont, par intuition salutaire, sévèrement prohibé l’accumulation des richesses et le pouvoir de l’argent, en les jugeant contre-nature et conduisant les sociétés à leur perte. L’intuition, s’est vérifié. Les premiers pas du capitalisme commercial du 15ème siècle a déchainé des violences inouïe entre les états nations qui se sont étripé pour accaparer des marchés. Le gros capitalisme industriel du 19e s’est encore plus férocement livré aux jeux de la spéculation financière et de la compétition sauvage entre les états et les entreprises, jusqu’aux années 30 où l’attendaient la grande dépression, la montée du fascisme, et par extension la quasi-destruction des sociétés.

C’est donc traumatisées que ces Nations se sont réveillées, au lendemain de l’horreur de la guerre, en tirant une leçon morale du spectacle sanglant du cataclysme. Le mouvement ouvrier fut entendu grâce à ses luttes acharnées, et le marché beaucoup plus réglementé car presque tout, le prix du pain, des loyers, le montant des salaires, le fonctionnement des entreprises publiques, fut bien plus contrôlé par l’État social.

Sommes-nous de nouveau entrain de tout déréglementer ? Est-ce pour cette raison que nous nous sentons en ère pré-fasciste ? N’est-ce pas la plus grande démence de notre ère que de laisser ceux qui détiennent des millions les placer où ils veulent, être soutenus par un pouvoir financier et technologique jamais égalé, dicter ce que doivent être les systèmes sociaux, les règles fiscales et les lois, donner les pleins pouvoirs déréglementés au capital qui circule en deux clics de souris ? Une période que Généreux a bien raison d’appeler extra-ordinaire et catastrophique.

La loi du Marché
« La loi du marché »

Mais il est encore temps !

 

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Slama dit :

    Beau et touchant très bien écrit : commence comme un roman et se développe comme un manifeste .
    Un grand bravo

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