Cher François

Cher François.

Je dois le confesser. Cette lettre pesait lourd en moi depuis des semaines que je la rédige, sans pouvoir encore disposer de mes mots puisque nous n’étions pas arrivés à l’orée. Des semaines qu’attendant de rencontrer le regard abattu du premier oiseau de malheur, un sms éploré ou un email en deuil, j’en pense les esquisses. Je ne pouvais que remettre ma tâche au lendemain, si bien que je me sens aujourd’hui soulagée d’en accoucher enfin.

Ces derniers mois ont été, sinon endeuillés, du moins très assombris. Comme beaucoup, je savais que nous te perdions. Je suis entourée de bien des gens qui t’aiment et qui te pleurent. Certains, au détour d’un rassemblement, à la fin d’une manifestation, disaient que ça allait un peu mieux, d’autres que ça allait beaucoup plus mal. Ensemble, nous faisions trembler l’attente, nous contenions l’appréhension et nous bercions l’espoir de faire mentir les statistiques, tant que nous étions au milieu du brouillard. Tu es depuis un an l’objet de tous nos apartés qui, pour une fois, n’étaient pas des débats militants. Souvent, ces échanges affectueusement consensuels étaient de longs silences tourmentés. Le présent noyait notre chagrin collectif, informulé dans l’abstraction, toujours repoussé sous d’inlassables vaguelettes. Le voici réel, notre chagrin, et ta mort.

Il y a quelques semaines, je t’ai envoyé un dessin, te souviens-tu ? Je ne savais pas quoi t’offrir d’autre et encore moins quoi te dire, moi dont les doigts tremblaient déjà sur mon clavier lorsqu’il a fallut demander à Charlotte de me donner votre adresse, de crainte d’être inélégante ou cruelle. C’était mal la connaître. Charlotte a le cœur si bienveillant, qui ne voit le mal nulle part. Sa réponse fut pleine d’humanité et de tendresse. Quel bonheur as-tu eu, au moins, de partager les années d’amour de ta vie avec cet amour de femme.

Je me souviens d’une anecdote qui, selon moi, résume merveilleusement qui tu es. C’était en 2011. Je venais d’apprendre qu’un Ordre de quitter le territoire français m’avait été adressé quelques heures plus tôt. Je me lamentais sur mon sort dans les bras de mon ami Lucas, au siège du Parti de Gauche, lorsque tu es sorti de ton bureau. « Que se passe-t-il ? – Ah François, t’ai-je dit d’un air catastrophé, c’est peut-être la dernière fois que je te parle ! »

Je ne sais d’où me vint cette audace, moi qui suis peu coutumière de ces sortes d’effusions, mais je me suis levée et je t’ai pris dans mes bras. Cher François. J’ai senti ton grand corps se raidir si fort que m’en suis trouvée très embarrassée. Quelque chose comme un bouclier magnétique s’était activé pour isoler ton corps de mon étreinte. Comment me sortir de cette situation ? J’ai attendu quelques secondes pour ne pas répudier sitôt mon geste, puis j’ai écarté les bras. Tu m’as salué et tu es parti, froid comme un moine Shaolin ou comme un soldat britannique.

J’étais à peine remise de la scène qui faisait rire Lucas aux éclats, que je reçus ton texto. « Fatima, je suis dégouté. Nous organiserons la riposte ! » Il y avait même un smiley triste, en guise de point final.

Cher François. Les élans d’affection n’étaient pas de ton goût, cela n’empêchait pas que tu aie un grand cœur et beaucoup de sagesse. Tu étais parfois dur, toujours ferme, tu nous impressionnais beaucoup, sans jamais manquer d’être subtil. J’ai toujours deviné, sans qu’on ne me l’ai jamais raconté, que tu étais dès longtemps notre « longue vue ». Le cerveau du Parti de Gauche, c’était toi, qui déroulait dans un coin de son admirable architecture, de sa rhétorique puissante, tous les plans de combats dessinés de longue date pour pousser la barque transformée en paquebot vers 2012. Le premier brouillon, rue Solférino, à penser le mouvement Pour la République Sociale, j’en suis sûre, c’est toi qui l’a crayonné. La porte de sortie du PS, point de passage destiné à nous extraire du TINA (there is no alternative) de Gauche, l’élaboration de ces longues années de campagnes qui aboutiront au score à deux chiffres de l’autre gauche après avoir obtenu l’édification de son Front commun, du programme et du candidat commun, si tu n’es pas le seul artisan de cette œuvre ni son unique stratège, tu es, j’en suis sûre, l’un de ses premiers théoriciens. Quelle malédiction que cette perte. Que deviendrons-nous sans toi ?

Et quelle œuvre, quel monument ! L’enthousiasme nous portait comme une vague immense, et sa puissance nous dépassait. Avec les slogans tranchants que tu nous murmurais, les formules pertinentes et percutantes que tu émettais, nous convainquions partout autour de nous. Nul, en te croisant, n’aurait défini un fougueux. Pourtant, quelle fougue grâce à toi ! Que d’impétuosité et d’ardeurs tu nous as insufflé pendant ces années qui n’ont jamais épuisé notre passion de porter le drapeau. Je me souviens avec émotion de ces deux années, de 2010 à 2012, où j’ai fait notre campagne. Tout ce qui nous rencontrait, dans les marchés, dans les métros, venait grossir nos rangs, si bien que nous nous sommes cru imbattables et que certains ont osé être abattus, avec nos 11,1%, nous qui faisions la démonstration qu’une idée, rigoureusement charpentée, pouvait vraiment devenir réalité, car combien de cœurs et d’esprits avons-nous émancipé en les percutant de notre vision du monde ? Combien d’idées et de gens avons-nous mis en mouvements ?

Cher François, le meilleur hommage est encore d’essayer de parler de toi. Militant précoce, tu as été de bien des luttes. Tout jeune, contre le projet de loi Devaquez, tu faisais grève au lycée dans le costume du leader. On te retrouvera plus tard, militant anti-raciste, à la direction d’SOS racisme, houspillant tes camarades de ne pas montrer assez de rigueur morale et intellectuelle face au monstre que vous osiez taquiner de votre épée, le fascisme. Viendra ensuite la campagne du NON au Traité Constitutionnel Européen en 2005. Je cite ces exemples, car je vois bien que ta doctrine avait prévenu tous les monstres que ma jeunesse allait affronter, la banalisation de l’extrême-droite qui me fait aujourd’hui craindre d’être, en Europe et en France, en ère pré-fasciste, et l’asservissement des peuples aux traités austéritaires qui ne les engagent en rien, puisque le plus souvent ils les rejettent quand on les consulte.

Enfin, tu avais en horreur une dernière tare qui avarie un grand pan de l’autre gauche, c’est celle qui refuse d’espérer d’être un jour majoritaire, quand bien même nous sommes persuadés d’avoir raison. Notre colère, nous le savons, beaucoup des nôtres la couvent en silence, et c’est notre tâche de la faire éclore. Cette colère, parce qu’elle est saine, n’est pas forcément l’engrais de l’extrême-droite comme l’assènent les maitres du système politique et médiatique. Précaire, sans-papiers, sans-domicile, j’ai toujours pu compter sur des bénévoles désintéressés et dévoués. Les solidaires, qui s’occupent des migrant-e-s, qui logent les déshérité-e-s, qui ouvrent les squats, qui m’ont appris qu’on peut organiser autrement notre société en remettant concrètement en cause la notion de propriété. Ce sont par ces actes militants, ces démonstrations, que l’on peut ébranler la rengaine capitaliste qui infuse en nous, à coup de campagnes publicitaires et de lois ultra-libérales, l’esprit de concurrence entre les pauvres et l’individualisme. Autour de moi, je ne rencontre pourtant que l’altruisme et la gratuité.

C’est difficile de parler de toi, je pense qu’ils n’étaient pas nombreux ceux qui t’ont connu, qui sont entré en interaction avec toi. Pourtant, tu atterrissais tous les sept jours dans notre boite aux lettres avec le bulletin « À Gauche », le journal du Parti dont tu signais les éditos. Je ne manquais jamais de le feuilleter chaque fois que j’en voyais qui trainait sur le meuble d’un camarade. C’est avec tes mots que j’ai redécouvert le sens de la formule « Tout est politique », car tu politisais tout, avec une précision fascinante. J’entends bien qu’ici, fascinant est un mot mal choisi qui trahit mon propre postulat. Je pense que j’étais, paradoxalement, fascinée par la rigueur de tes raisonnements et plus globalement de ta doctrine qui semblait, chez toi, en perpétuelle fabrication et perfectionnement. J’aimais cette pensée matérialiste aussi bien que généreuse, ces mots durs aussi bien qu’humanistes, ces angles tranchants et clairs qui n’avaient rien à voir avec les tracts illisibles des gauchistes de mon Université, si confus qu’ils semblaient craindre qu’on ne les entende, si on avait le courage de déchiffrer l’arial 7 sur leurs A3 pliés en deux.

Toute ma jeunesse, j’ai entendu des gens d’extrême-gauche perdre leurs harangues à décrire la décrue, la LCR moribonde, l’élan enrayé du NPA. À croire qu’ils craignaient que j’espère, qu’ils me poussaient exprès dans les bras du PS. C’est ce que j’ai fait, et là, je me suis mise à détester silencieusement mon parti, et plus encore les autres. Eux, c’était tout haut que je les détestais. Je ne cessais de me dessécher intellectuellement, de faire de mes principes des aphorismes simplistes qui tournaient à vide, de la mythologie. Le PS me forçait à naviguer à vue, à mépriser l’autre gauche que je jugeais irresponsable, extrémiste, coupeuse de cheveux en huit, empêcheuse de tourner en rond, mal habillée et mal coiffée. Je devenais arrogante par discipline de parti. Le PG m’a sauvé de tout cela.

Je vais, à présent, dire quelque chose de moi. C’est un cycle morbide, étrange et déconcertant, que je vis depuis des mois. J’ai toujours l’empreinte endolorie de la mort de Bruno dans mon cœur. L’année dernière, nous enterrions ce jeune ami de Jeudi Noir, un économiste brillant. Quelques mois plus tard, un punk d’une vingtaine d’années se jetait du plus haut étage de mon immeuble, le 31 décembre à minuit, marquant brutalement de son sang notre soirée de réveillon transformée en veillée funèbre. Sept jours plus tard, les Charlie étaient fusillés, et toute la France endeuillée. Enfin, il y a quelques semaines, un autre militant de Jeudi Noir, un vieux cheminot anar et attachant, nous quittait sans crier gare.

À chaque nouveau drame, je me suis tue. Lorsque facebook m’informa, d’un statut laconique, que Bruno n’était plus, j’ai vidé une bouteille de Malibu. Je n’ai pu assister à l’enterrement de cet ami de Jeudi noir, mais j’ai longuement séché les pleurs de sa compagne. Le lendemain du réveillon macabre, j’ai déambulé pendant une semaine dans notre quartier, en tentant de formuler l’impression qu’avait gravé en moi cet événement, et je me suis perdue en tournures philosophiques précaires. Plus baroque encore, j’ai été informée des attentats du 7 janvier depuis la salle du Tribunal qui nous jugeait, nous, habitant-e-s sans droits ni titres d’un squat dans le quatorzième, et nous n’avons jamais pu nous concentrer sur les mots de la juge ou de notre avocate, les nez collés à nos smartphones. Quelques heures plus tard, nous nous sommes noyés dans cette foule, ces centaines, ces milliers d’anonymes à République, où j’ai pu enfin hurler des slogans pour vous tous. Toujours plus baroque, j’ai appris la mort de Sergio, le cheminot, depuis le Sénat où était débattue la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel. Les thèmes de la mort, du suicide, des crimes sexistes, de notre jugement, se mêlaient en d’étranges amalgames et m’emplissaient de confusion.

Et maintenant toi. Que pourrais-je rajouter ? Cher François…

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. en rouge sur la marge de ta copie:on dit « quand bien même », et pas « combien même »Boubker, instit à mes heuresPour le reste, extrait d’une chanson (Jonathan de Leny Escudero): « la mort n’attend pas la fin des histoires » Pour le reste, un beau texte

  2. antoine dit :

    un bel hommage, bravo Fatima de mettre des mots sur cette disparition…

  3. Dominique lemiere dit :

    « un vieux cheminot anar et attachant, nous quittait sans crier gare ». Décidément, t’es impayable Fatima.

  4. courbot dit :

    c’ette lettre est poignante tu va me manquer mon coeur saigne

  5. Louise Michel ' - Maryvonne Favrot - dit :

    Tant de coeurs saignent , tu vas nous manquer terriblement François
    Merci Fatima pour cette éloge

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