En mai, fais(ministe) ce qu’il te plait

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J’aurai beaucoup de mal à décrire fidèlement le plaisir que j’ai eu, il y a quatre jours, à quitter Paris la grise pour m’acheminer vers le Sud. Je crois que nos corps gardent durablement en eux, jusqu’à leur dernier souffle de vie, l’impression des particularités climatiques de notre enfance, et dans nos rétines le reflet des paysages. Cette mémoire intime n’a pas beaucoup de mots pour s’exprimer, toute inspirée et attendrie qu’elle soit. Je me bornerai à constater à quel point je reste sensible, physiquement comme affectivement, à ces particularités de climat, de couleurs ou de végétations dès que je les retrouve.

Je suis née à Rabat, ville côtière qui longe l’Atlantique, et j’avais toujours, enfant, le teint très brun et la peau salée. Je ne craignais ni le soleil, ni les rochers, ni les oursins, encore que les grosses vagues des marées hautes m’impressionnaient si ma grande sœur ne me tenait pas la main pour m’entrainer entre deux falaises. Quand la mer était trop fâchée, nous faisions mine de pêcher des crevettes minuscules et des crabes gigantesques qui faisaient les morts en se terrant sous les pierres. Mais nous veillions toujours à ne pas leur faire mal et à les relâcher ensuite. Faune et flore marines m’étaient si familières que je me sentais comme un membre anodin de cet écosystème, une créature muette (j’étais peu loquace), une quadrupède parmi d’autres. J’enjambais les paysages rocailleux avec mes quatre pattes et j’éprouvais un bonheur indicible à sentir, de près, leur chaleur contre mes paumes et cette odeur qui m’emplissait bien plus le cœur que les poumons.

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Cette mémoire sensorielle fut instantanément excitée lors que j’approchais de Marseille, d’autant que j’y allais aussi pour voir mes chers parents de passage en France pour quelques jours, que je n’avais pas vu depuis cinq mois, ce qui n’est pas grand chose au regard des précédentes années où il m’est arrivé de ne les voir qu’une fois par an. Ma première revendication fut de les serrer dans mes bras, moi que mon père a toujours houspillé à cause de la répulsion que j’ai à me retrouver entre deux bras qui me serrent. Mes sœurs, elles, ne cessent de réclamer des caresses et toutes sortes d’effusions, tandis que je me suis toujours dérobé à ces étreintes. Cette résistance est généralement peu comprise dans ma petite famille où sévit une culture extrêmement tactile, où tout le monde est très expressif et bavard. Combien de fois mon père m’a-t-il dit sur le ton de la plaisanterie (mais avec un air chagrin) que ça le fâchait que je grimace et me raidisse chaque fois qu’il tente de m’embrasser.

Sitôt arrivé au Mucen, il s’empressa, fier et content, de leur demander si mon livre se trouvait dans la bibliothèque, à quoi la vendeuse répondit qu’il s’y trouvait bien, se vendait « raisonnablement bien », et qu’ils venaient d’en recommander. C’est étrange de rencontrer sa créature, mon livre en l’occurrence, qui fait sa vie dans le pays sans que je ne le sache toujours. J’imagine que c’est ce que mes parents ressentent eux-mêmes chaque fois qu’ils entendent parler de moi ou de mes activités par réseaux sociaux interposés. Quand ils me parlent de moi, j’ai toujours l’impression que leurs mots sont à la troisième personne.

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Ma seconde revendication fut de voir la mer. Mai était brûlant, l’eau glacée, mais il ne fallut pas longtemps avant que je n’ose m’y jeter avec une impatience toute instinctive. Je me suis engloutie toute entière dans ce grand silence où résonnent d’étranges murmures, dont on ne sait bien s’ils viennent de l’extérieur ou de nous-même. Je gigotais dans l’eau de la Méditerranée comme un petit fœtus qu’on replonge dans l’utérus de sa mère. Tout mon corps applaudissait. Mes cheveux, si ternes à Paris, ma peau décolorée, furent comme revigorés. C’était littéralement l’excitation d’une régénérescence.

Ma troisième revendication fut de voir Sophia Hocini, jeune militante féministe qui m’a hébergée pendant ces deux jours, et que nous hébergeons nous-mêmes au squat chaque fois qu’elle est de passage à Paris. Sophia est un petit bout de femme incroyable ! Si on dit des gens du Sud qu’ils sont chaleureux, il faut croire qu’elle est d’extrême-Sud. Tout, dans son sourire, dans ses yeux pétillants, dans sa voix, dans son babil et surtout dans ses actes, est clair et généreux. L’agaçant dans l’histoire, c’est que je ne pouvais jamais terminer une phrase sans qu’elle ne rencontre sur notre chemin, quelle que soit l’heure ou l’arrondissement de la deuxième plus grosse ville de France qu’on traversait, quelqu’un qu’elle connaissait. Il y eut d’abord ce jeune marxiste révolutionnaire, comme il se définissait à chaque début et fin de phrase, qui nous fit longuement la leçon en assenant d’un ton qui ne souffrait pas de conteste que le Front de Gauche était un mouvement électoraliste bourgeois, mais avec un ton si sympathique que notre débat ne fut jamais désagréable. Nous le contestâmes bravement malgré tout, sans que rien n’entama pendant une heure la bonhomie de la discussion, et c’est de bon cœur que je lui ai laissé mes coordonnées pour bavarder encore à l’occasion.

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Le lendemain, nous rencontrâmes cette adolescente roumaine que Sophia a reconnue et saluée d’un air préoccupé, car elle serait victime des maltraitances de son compagnon. Qui encore ? Des militant-e-s de l’Afev ; des citoyen-nes écolos avec qui elle avait décoré sa rue de pots de plantes ; cette vieille dame qui nettoie méticuleusement le bout de plage où nous prenions le soleil, en traquant toutes les petites saletés qui faisaient jurer les galets ; ces jeunes qui tiennent « l’équitable », un café solidaire où se trouvent une Amap et un freeshop ; ce militant algérien engagé contre l’islamisme politique ; cette israélienne activiste pour la paix et la liberté des palestiniens, j’en passe et des plus belles personnes. Toutes connaissent la petite Sophia, la saluent, lui sourient. Elle passait ensuite dix minutes à chanter les louanges de chacune d’elles avec sa générosité naturelle et cette façon qu’elle a d’être toujours vive comme un pinçon et débrouillarde comme un chat de campagne.

Tout notre temps fut consommé à imaginer nos futurs projets. L’environnement nous semblait si favorable à l’éruption de quelque chose d’ambitieux pour résister à tout ce qui nous tombait sur la caboche, la loi Macron votée et même empirée au Sénat, la loi Rebsamen qui menace l’égalité salariale entre femmes et hommes, qu’il me paraissait inconcevable qu’on se sépare sans avoir rien décidé. Monter un lieu solidaire à Marseille ? Ouvrir un squat ? Nous impliquer dans le M6R pour entrainer toutes ces personnes, toutes ces énergies généreuses dans la dynamique d’un destin de lutte commune, afin qu’elles ne restent pas isolées ou entravées par un champ d’action délimité ?

Ironie du sort, je devais voir Marjolaine, l’autre copine avec laquelle nous avions lancé à trois le blog de la VIème République féministe qui a abouti à un appel, le lendemain à Montpellier où elle m’hébergea également. Elle m’accueillit avec un sourire tout aussi ensoleillé, et un accent encore plus ravissant. Non seulement j’eus droit à son canapé, à sa bonne humeur, à son bon café et à ses croissants, mais, comble de plaisir, je pus jouer avec à sa petite chatte Mimosa, une créature espiègle qui fait semblant de vous mordre les doigts pour jouer sans faire mal. Nous avons enfin notre projet à trois pour très prochainement, mais chut, c’est un secret 😉

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur Raimanetet a ajouté:
    en Avril ne te découvre pas d’ un fil … en Mai fais ce qu’il te plaît ! le plus …

  2. THOMAS dit :

    Bonjour,

    Je vous invite à supprimer sur 72h l’image du Vallon des Auffes dont je suis l’auteur, et que vous autorisez sans autorisation de ma part.

    Bien à vous

    Julien Thomas

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