Viols dans l’armée : cas isolés ?

À la suite d’accusations de viol visant des soldats français en Centrafrique, le Ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian vient de demander aux coupables de se dénoncer. Nous attendrons longtemps, je crois, que le premier militaire ose lever la main en murmurant d’un air dépité : « Chef, elle a glissé ! »

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Les violences sexuelles et l’armée, quelle réalité ?

Nombreux sont ceux, hélas, qui nient encore la réalité non fortuite des actes de viols et autres crimes patriarcaux dans l’armée. D’après les remontrances de notre Ministre, tout coupable de crimes sexuels salirait le drapeau français, la France, sa devise, son idéal républicain, sa vision des Droits Humains. Mais pouvons-nous nous satisfaire d’une déclaration qui flotte, comme un drapeau, au dessus du réel et si loin de son ombre ?

Loin de moi l’envie de faire des questions de Défense Nationale et de souveraineté des peuples un tabou chez les militant-es de gauche, au contraire, je suis pour qu’on puisse combattre les obstacles matériels qui s’opposent à la réalisation de notre vision du monde. L’utopie est notre phare, il faut un vaisseau pour y aller. En revanche, d’autres tabous persistent pour dédouaner le Ministère de la défense et l’armée de leurs agissements et de leur culture, qui se traduisent ensuite en faits et en crimes.

C’est si important que j’observe de près, avec beaucoup d’intérêt, l’histoire des mutations qui bouleversent, au fil des derniers siècles, l’identité de la Gauche, notamment l’idée de la Nation et de l’identité républicaine, que supplante aujourd’hui celle de l’identité nationale. J’avais essayé d’expliciter ces observations dans cette note qui date de 2011.

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Si vous trouvez une base militaire quelque part dans le monde, nul doute que vous trouverez à proximité un BMC, un bordel militaire de campagne. Comme le rappelait il n’y a pas si longtemps ce petit billet de ma camarade Corinne Morel Darleux, l’histoire des « femmes de confort » est historiquement indissociable de celle des armées. On connaît désormais le rôle des bases militaires américaines dans l’introduction de la prostitution à échelle industrielle dans le Pacifique, je reviendrai plus tard là-dessus.

Qu’en est-il des crimes sexistes et sexuels au sein de l’armée, dont on ne parle jamais en France ? Nous disposons de quelques données dans certains pays qui veulent bien remplir ce devoir de mémoire et de vigilance, sous l’impulsion des luttes locales. En 2010, dans l’armée américaine, un viol était commis toutes les trois heures. En 2011, en Allemagne, une femme militaire sur deux se disait victime de harcèlement sexuel. En Grande-Bretagne, en Suède, en Australie, de nombreux rapports ont mis en lumière l’étendue de ces violences.

Et en France ? Rien à signaler. Aucune enquête n’a été menée. Raison pour laquelle deux autrices on publié le livre La guerre invisible en rencontrant pendant deux ans des soldats, des généraux, des avocats, des juges, des médecins et ces dizaines de victimes qui sont autant d’êtres meurtries et de carrières sacrifiées. Leurs histoires ne sont pas des cas isolés, mais aucun état-major de l’armée de terre, de l’air, de la marine et de la gendarmerie, aucun ministre de la Défense n’en fait cas. Mutées, humiliées, elles devenaient les brebis noires, déclarées inaptes au service, réformées pour infirmités etc.

Le titre du livre s’inspire d’ailleurs du documentaire « The invisible war » à propos duquel vous pouvez consulter ce petit reportage, très court et très touchant.

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« Le soldat et la putain »

Oui, l’armée française a été proxénète. Elle a organisé son propre système prostitueur en toute impunité, pour les besoins de nos troupes. Cette histoire est peu glorieuse, mais la gauche n’est pas obligée de jouer, elle aussi, les grandes muettes.

Selon les mémoires de Léon Bizard, médecin des prisons durant la seconde guerre mondiale, ces femmes embrigadées devaient subir l’assaut d’une bonne centaine de soldats par jour. Ce sont ces bordels militaires mobiles et provisoires, dédiés aux unités de l’armée française pour fournir les militaires, que chantera Brel dans la chanson « Au suivant » avec un mélange déroutant de complaisance fataliste et de dégoût, en empathie avec les prostitueurs désabusés plutôt qu’avec les personnes prostituées. Il en va de même des quartiers réservés près de garnisons, des bâtiments affectés et des camions aménagés durant l’entre-deux guerres, les guerres d’Indochine et d’Algérie, et précédemment pendant le contrôle militaire du pays afin d’approvisionner l’armée d’Afrique et la Légion étrangère.

C’est l’armée qui trouvait les locaux ou qui les construisait si besoin, et malgré la loi Marthe Richard qui venait d’interdire les maisons closes en France en 1946, le Ministère aux Armées autorisait dès l’année suivante les bordels dédiés pour les unités d’Afrique du Nord. L’armée devenait ainsi le seul proxénète légal en France.

C’est même un lieutenant-colonel, Christian Benoit, qui racontera dans son livre le couple selon lui indissociable des militaires et des personnes prostituées. Je vous renvoie également au récent documentaire « Putains de guerre » de Stéphane Benhamou, et aux nombreux livres dédiés de Richard Poulin. Jusqu’en 1978, on trouvait encore des bordels dédiés dans quatre garnisons, à Corte, à Bonifacio, à Calvi et à Orange. Le dernier sur le sol français aurait fermé il y a dix ans en Guyane, et celui de Djibouti mis à la disposition de la légion étrangère est, parait-il, encore ouvert (?) C’était le cas en 2003. On ne parle évidemment que de ce qui est officiel, puisqu’il faut aussi combattre la culture du viol et la culture prostitutionnelle dans l’armée, notamment via la sous-traitance.

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Le phénomène n’est pas une tare française. N’oublions pas les « femmes de confort » dont parlait Corinne dans son article, ces très jeunes filles souvent enlevées par l’armée et la marine impériales japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Les américains ne furent pas en reste. Au Vietnam et en Thaïlande, surtout, ces établissements ont multiplié par vingt le nombre de personnes tombées dans la prostitution dans les années 60. En temps de paix, l’usage continue autour des stationnement des militaires dans la région.

De même, nombreuses sont les armées à avoir fait du viol une arme de guerre et même une tactique planifiée par les autorités politico-militaires, telle que le dénonce la Résolution 1820 du Conseil de sécurité en 2008. Mon raisonnement s’applique évidemment à toutes les formes de tortures ou d’instauration de climats de terreur. Ces viols, via des traumatismes durables, la stigmatisation sociale et les grossesses imposées dont souffriront les victimes au long terme, servent sciemment à atteindre des objectifs militaires : terroriser une population en violant ses membres féminines devant leurs pères, leurs frères et leurs maris pour jeter l’opprobre sur les femmes et les filles de telles communautés, provoquer leur répudiation, organiser du « mélange ethnique forcé », voire contaminer délibérément ces femmes afin d’entraver leurs futures grossesses. Je ne parle même pas des autres horreurs qu’elles nous rapportent, comme quand on force le père à violer la fille afin de traumatiser des familles à vie.

À lire aussi, le rapport de l’ONU de 1998, sur la violence sexuelle et le conflit armé qui note qu’à travers les siècles, les armées ont vu dans le viol une part légitime du butin de guerre.

Le rapport de 2012, « Violences sexuelles liées aux conflits : rapport du Secrétaire général » a nommé pour la première fois ces forces militaires, milices et autres groupes armés soupçonnés de figurer au nombre des pires auteurs de violences sexuelles, comprenant l’Armée de résistance du Seigneur en République centrafricaine et au Soudan du Sud, ces milices armées et anciens membres des forces armées en Côte d’Ivoire, et ces groupes des Forces Armées de la République démocratique du Congo.

Les violences sexuelles ne sont pas un « à côté ». C’est une arme et une stratégie de guerre. Les troupes de Bachar Al-Assad en auraient, selon plusieurs témoignages de victimes, largement usé en Syrie dans les centres de détention de l’armée de l’air. La pratique aurait été systématique dans les centres de détention des services secrets, selon Abdel Karim Rihaoui, président de la Ligue syrienne des droits de l’homme.

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1632, le peintre flamand Christiaen van Couwenbergh (1604-1667), réalise un tableau aujourd’hui fièrement exposé en France au musée de Strasbourg, intitulée « le rapt de la négresse » ou « le viol de la négresse ». Deux jeunes Européens, nus, s’apprêtent à violer une femme africaine.

De la définition culturelle de la virilité, et ses effets dans les groupes masculins ou peu mixtes

Fustiger une Grande Muette violeuse et proxénète est une chose, mais c’est autre chose de combattre la culture du viol et de la prostitution qui s’installe dès qu’on atteint un si haut seuil de non mixité. Je cite, pour anecdote récente, la manifestation anti-Macron d’il y a quelques semaines où, devant des camarades médusés, j’ai été harcelée voire sexuellement agressée en plein point fixe du Front de Gauche par des syndicalistes durant plus de deux heures, l’un portant sa main sur mon sein d’un air goguenard pour « voir de plus près » mon autocollant M6R, l’autre simulant une agression sexuelle à mon encontre en hurlant « Putain je vais me la faire ! » tandis que son camarade CGT faisait mine de le retenir en me lançant « Sauve-toi, je le retiens ! », avant qu’ils ne s’éloignent tous les deux en riant aux éclats.

Que faire alors ? Que dire, quand on pense être au milieu des siens ? Rien. Je suis  rentrée chez moi la rage au ventre de m’être si mal défendue, en me demandant où pouvait être la place d’une femme dans la lutte sociale et anticapitaliste, si ses propres camarades syndicalistes vous agressent en pleine manifestation, en raison de votre sexe. Même raisonnement à la fête mojitienne de l’Humanité, et autres RDV fraternels.

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Notre volonté politique doit aller bien au delà de la pure condamnation d’éventuelles « dérives » des milieux très masculinisés, d’autant plus dans les sphères qui incitent à l’attitude viriliste, l’armée et la police en étant les exemples les plus affirmatifs. En 2014, le Ministère de la Défense en France comprenait 15,4% de femmes et se flattait d’être la plus féminisée des armées occidentales. En réalité, la France se situait alors au 4e rang mondial pour la féminisation de ses armées. Ce que l’on dit moins, c’est que le service de santé comptait alors 57,6% de femmes, contre 10% dans l’armée de terre, 14,29% d’officiers femmes, et qu’elles ne formaient que 6,3% des équipes envoyées en opérations extérieures. Ces équipes étaient donc des groupements à 93,7% masculins.


Pour finir sur un clin d’œil féministe historique du côté de notre bien aimée Révolution française, ces mots de notre camarade hébertiste Pauline Léon qui revendique le droit des femmes à porter des armes.

Pétition de Pauline Léon à l’Assemblée législative, 6 mars 1792

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Législateurs,

Des femmes patriotes se présentent devant vous pour réclamer le droit qu’a tout individu de pourvoir à la défense de sa vie et de sa liberté.

Tout semble nous annoncer un choc violent et prochain : nos pères, nos époux et nos frères seront peut-être les victimes de la fureur de nos ennemis ; pourrait-on nous interdire la douceur de les venger, ou de mourir à leurs côtés ? Nous sommes citoyennes ; et le sort de la patrie ne saurait nous être indifférent.

Vos prédécesseurs ont remis le dépôt de la Constitution dans nos mains, aussi bien que dans les vôtres : eh ! comment conserver ce dépôt, si nous n’avons des armes pour le défendre des attaques de nos ennemis ?

Oui, Messieurs, ce sont des armes qu’il nous faut ; et nous venons vous demander la permission de nous en procurer. Que notre faiblesse ne soit pas un obstacle : le courage et l’intrépidité y suppléeront ; et l’amour de la patrie, la haine des tyrans nous feront aisément braver tous les dangers. Ne croyez pas cependant que notre dessein soit d’abandonner les soins, toujours chers à nos cœurs, de notre famille et de notre maison, pour courir à la rencontre de l’ennemi.

Non, Messieurs : nous voulons seulement être à même de nous défendre ; vous ne pouvez nous refuser, et la société ne peut nous ôter ce droit que la nature nous donne ; à moins que l’on ne prétende que la Déclaration des Droits n’a point d’application pour les femmes, et qu’elles doivent se laisser égorger comme des agneaux, sans avoir le droit de se défendre ; car, croit-on que les tyrans nous épargneraient ? Non, non : ils se souviendraient des 5 et 6 octobre… Mais, nous dira-t-on, les hommes sont armés pour vous défendre ; d’accord, mais aussi, répondrons-nous, pourquoi nous priver du droit de concourir à cette défense, et du plaisir de conserver leurs jours aux dépens des nôtres ? Connaissaient-ils bien le nombre et la force de nos ennemis cachés ? N’auront-ils qu’un combat à donner ? Notre vie est-elle plus chère que la leur ? Et nos enfants, ne sont-ils pas orphelins par la perte de leur père, comme par celle de leur mère ? Pourquoi donc n’emploierait-on pas pour terrasse l’aristocratie et le despotisme toutes les ressources du civisme et du zèle le plus pur, de ce zèle que des hommes froids pourront bien qualifier de fanatisme et d’exagération, mais qui n’est que le résultat naturel d’un cœur brûlant de l’amour du bien public ?

Sans doute, Messieurs, que les plus heureux succès couronneront la justice de notre cause : eh bien ! alors nous aurons le bonheur d’avoir contribué à la victoire. Mais si, par la ruse de nos ennemis ou la trahison de quelques-uns des nôtres, la victoire restait aux méchants, n’y aurait-il pas de la cruauté à nous condamner d’attendre, dans nos maisons, une mort honteuse, et toutes les horreurs qui la précéderaient, ou un malheur plus grand encore, celui de survivre à tout ce que nous avons de plus cher, à notre famille et à notre liberté ? [Applaudissements]

Non, Messieurs, ne le pensez pas : si, par des raisons que nous ne concevons pas, vous vous refusiez à nos justes demandes, des femmes que vous avez élevées au rang de citoyennes en rendant ce titre à leurs époux, des femmes qui ont goûté les prémices de la liberté, qui ont conçu l’espoir de mettre au monde des hommes libres, et qui ont juré de vivre libres ou mourir ; de telles femmes, dis-je ne consentiront jamais à donner le jour à des esclaves ; elles mourront plutôt ; elles tiendront leur serment !… et un poignard, dirigé contre leur sein, les délivrerait des malheurs de l’esclavage !… Elles mourront, en regrettant, non la vie… mais l’inutilité de leur mort, en regrettant de n’avoir pu, auparavant, tremper leurs mains dans le sang impur des ennemis de la patrie, et venger quelques-uns des leurs !

Mais, Messieurs, détournons la vue de ces cruelles extrémités. Quels que soient la rage et les complots des aristocrates, ils ne réussiront pas à vaincre tout un peuple de frères réunis et armés pour la défense de ses droits. Aussi ne demanderons-nous que l’honneur de partager leurs fatigues et leurs glorieux travaux, et de faire voir aux tyrans que les femmes aussi ont du sang à répandre pour le service de la patrie en danger.

Messieurs,

Voici ce que nous espérons obtenir de votre justice et de votre équité :

1°) La permission de nous procurer des piques, des pistolets et des sabres (même des fusils pour celles qui auraient la force de s’en servir), en nous soumettant aux règlements de police ;

2°) De nous assembler les fêtes et dimanche au Champ de la Fédération, ou autres lieux convenables, pour nous exercer à la manœuvre desdites armes ;

3°) De nommer, pour nous commander, des ci-devant gardes françaises, toujours en nous conformant aux règlements que la sagesse de M. le Maire [Pétion] nous prescrirait pour le bon ordre et la tranquillité publique.

Signé, LÉON, fille, etc.

Suivent trois cent et quelques signatures.

De l’Imprimerie nationale.

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