Prostitution : un péril jeune !

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Les efFRONTé-e-s ont cofondé avec sept autres organisations de jeunesse le groupe des jeunes pour l’abolition de la prostitution. Pourquoi suis-je spécifiquement engagée en tant que jeune pour des mesures fortes d’abolition de la prostitution ? J’ai compté au moins trois raisons qui m’y invitent.

Une génération de précarité généralisée

Ma génération est entrée dans le monde du travail à un moment où le chômage de masse et la flexibilité des contrats ont généré un état de précarité quasi généralisé. Tous mes amis du même âge, ou même à dix années près, enchainent désespérément petits boulots, CDD, interim, emplois à temps partiel imposé, et n’espèrent plus accéder au tant désiré CDI ou à un logement stable faute de garanties pour rassurer les bailleurs. Ces deux problématiques ont suscité la création de plusieurs collectifs de jeunes. « Génération précaire » dénonce l’exploitation des stagiaires et des jeunes travailleurs. « L’appel et la pioche » organise des pique-nique dans les magasins pour celleux qui n’arrivent plus à remplir le frigo la dernière semaine du mois. « Jeudi noir » ouvre des squats et combat les abus des agences de logement. Moi-même, je vis en squat depuis plus de deux ans. Et pour allier l’utile à l’indispensable, je milite avec mes colocataires pour que le bâtiment réquisitionné se transforme en logements sociaux.

Cette situation de fragilité expose tout particulièrement les jeunes femmes à la double peine de la pauvreté, de la vulnérabilité… et des « propositions indécentes », tant la longueur des queues pour postuler à tel emploi ou à tel logement peut inspirer aux plus malveillants l’idée d’abuser de leur position de force. Une précarisation généralisée qui multiplie les portes d’entrée dans le système prostitueur à des jeunes femmes totalement acculées, qui commencent ponctuellement, « rien que pour cette fois », pour payer un loyer en retard ou rembourser une dette.

Les « propositions indécentes » sont le lot de beaucoup de femmes pour être promues, cooptées ou augmentées par leurs supérieurs masculins, puisqu’on patauge globalement dans une société qui réduit les femmes à des sources potentielles de satisfaction des désirs des hommes, sans que ce désir n’aie à être réciproque. Une sorte de culture prostitutionnelle insidieuse dont le mot « pute », insulte favorite des harceleurs de rue, sonne comme un rappel ponctuel dans nos vies.

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Faites ce qui vous « plait »

L’évolution ultralibérale de notre société ne se contente pas de s’attaquer au droit du travail, comme le fera la loi Macron, mais constitue aussi une attaque culturelle contre l’idée même de protéger les plus faibles par la loi, sous prétexte qu’on entrave leur liberté individuelle.

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » disait Lacordaire. Hélas, cette citation très juste et très claire est de moins en moins à la mode.

Le premier argument des opposants aux mesures abolitionnistes est qu’on empêche les volontaires de se prostituer, argument également employé pour légitimer plusieurs formes d’exploitation, comme le travail du dimanche ou le temps partiel eux aussi très féminisés. Françoise Héritier avait réussie à démasquer cette explication malhonnête du phénomène prostitutionnel en une phrase : « Dire que les femmes ont le droit de se vendre, c’est masquer que les hommes ont le droit de les acheter. »

Dans la quasi totalité des cas, ce sont bien des hommes qui génèrent et organisent le système prostitutionnel, lui trouvent des recrues majoritairement féminines et parfois masculines, pour maintenir le plus vieux privilège des hommes quels que soient leurs goûts pour l’un ou l’autre sexe. Ce privilège, c’est celui d’accéder à des corps sans avoir ni à séduire ni à convaincre la personne humaine qui s’y trouve, tout simplement par la voie marchande. Pourtant, pièce qui roule n’amasse pas mouille, mais qui s’en soucie ? À quoi bon évoluer vers un modèle égalitaire des désirs et des plaisirs, tenant compte des attentes des partenaires féminines, puisque ces dernières sont accessibles sur le marché ?

La jeunesse, première valeur ajoutée de la marchandise prostitutionnelle

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Les jeunes sont spécifiquement concernées par le système prostitueur à la fois pour des raisons culturelles, l’idéologie dominante libérale qui caractérise notre génération ; pour des raisons conjoncturelles, avec la crise économique ; mais aussi statistiquement puisque l’âge moyen d’entrée dans le système prostitueur est aujourd’hui de 14 ans dans le monde.

Dans les pays réglementaristes, les clients, parfaitement légitimés par la loi dans leur statut de consommateurs banals, réclament de la chair fraiche, et les fournisseurs ne cessent d’améliorer leur rentabilité en proposant des « articles » de plus en plus juvéniles. Les maisons closes belges ou espagnoles se vantent à la fois de la jeunesse des filles prostituées, mais aussi de leur peu d’ancienneté, façon de dire qu’elles ne sont pas encore trop abimées. L’autre argument marketing est le fameux « abattage » dont on a eu un aperçu avec l’affaire du Carlton, puisque certaines boites ont même proposé aux clients des Open bar à volonté sur les filles.

Les sites pornographiques ne s’y trompent pas non plus, et ne cessent de présenter des marchandises de plus en plus jeunes, ou scéniquement infantilisées, avec des couettes et un comportement enfantin, en surlignant le mot « TEEN » pour appâter l’internaute.

Via les réseaux sociaux et plus globalement internet, la prostitution atteint de nouvelles proies et rode son argument de propagande, faisant croire que la transaction scellée derrière un ordinateur est le garant d’une prostitution libre et protégée, sans risques et sans violences. Pourtant, une fois l’accord fixé, que ce soit sur un trottoir ou sur un site, la personne prostituée devra tout-de-même se retrouver quelques heures plus tard seule face à cet homme qu’elle ne connait pas, qu’elle ne désire pas, qui fermera la porte et lui imposera des pratiques sexuelles non désirées contre de l’argent.

Qu’est-ce que le procès du Carlton a changé ?

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J’ai été positivement abasourdie par la UNE de Libération du jeudi 12 février qui dénonce sans ambiguïté la violence intrinsèque à la marchandisation de la sexualité, si loin de celle du Parisien qui titrait, en 2010, que les français étaient majoritairement favorables à la réouverture des maisons closes. En mettant en cause des hommes puissants qui se pensaient intouchables et auraient, si on en croit les témoignages courageux de Jade ou de Mounia, profité de leurs privilèges pour dominer et maltraiter les plus vulnérables, des femmes, des jeunes, des pauvres, le procès du Carlton a dévoilé la réalité sordide du système prostitueur, même chez les prostitueurs en cols blanc.

Bizarrement, aucune de ces belles personnes n’a évoqué le soit-disant statut de « travailleuses du sexe » de ces femmes, dans ses échanges avec ses comparses. Pour eux tous, les femmes achetées à la nuit ou à l’heure étaient des « dossiers », du « matériel », de la « marchandise », du « cheptel ».

Il y a quelques jours, Libération dévoilait la réalité des contrats scellés entre chefs d’entreprises et clients opulents avec de la marchandise humaine, des femmes offertes en bonus pour agrémenter des accords commerciaux, juste pour soigner une petite ambiance de complicité masculine. Un monde d’hommes qui arrangent leurs petites ou grosses affaires, se cooptent, se flattent, se font plaisir en s’offrant des femmes pour bien se faire voir du type d’au-dessus.

Aujourd’hui, en France, en 2015, quel statut ont les femmes dans nos sociétés civilisées et républicaines, où l’esclavage et le patriarcat sont sensés être abolis ? Sont-elles encore des dons qu’on se refile entre tribus ? Je ne peux m’empêcher d’évoquer cette image archaïque qui vient de loin dans notre imaginaire collectif, du temps où les jeunes filles des sociétés primitives étaient offertes, troquées entre chefs, entre frères qui s’échangent leurs sœurs, pour des enjeux de pouvoir, de raisons politiques ou culturelles qui ne les concernent en rien, elles qui n’étaient que monnaies d’échange. C’est d’ailleurs encore le cas dans la majeure partie de cette planète où les mariages forcés, pour arranger les familles dans les alliances qui les intéressent, sont monnaie courante.

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Les préjugés et les fantasmes chancèlent enfin

Non, il n’y a pas deux prostitutions, une liée à la traite, esclavagiste, maffieuse, violente, caca, et l’autre rebaptisée « travail du sexe » pour aseptiser le concept, la réalité de la marchandisation des corps des femmes. La lumière crue que jette l’affaire du Carlton sur le système prostitueur « de luxe » dévoile des femmes tout autant humiliées, maltraitées, dominées et en souffrance face à la réalité des rapports sexuels imposés, dont les clients se fichent qu’ils ne sont pas désirés puisqu’ils sont, de par la compensation financière octroyée, les seuls partenaires légitimes du rapport. Le client est roi. La réalité de la prostitution serait-elle enfin nue ?

Je dirai, pour ma part, que la prostitution de luxe est, comme toute prostitution, uniquement le luxe des clients.

Former IMF head Strauss-Kahn leaves after the first day of trial in the so-called Carlton Affair, in Lille

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