Je suis Charlie, et j’aimais bien ces vieux cons

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Cela fait deux jours que je peine à définir ce que je ressens. C’est terrible d’être, ni plus ni moins, frappée par la démonstration que la liberté d’expression coûte la vie à celles et ceux qui n’ont eu d’autres torts que d’être dessinateurs de presse libre. Quelle que soit cette presse, qu’on la porte dans notre cœur ou pas. Les coups de feus ont tonné comme un rappel dramatique de ce qui se passe dans la majeure partie du monde. Ma première pensée va à tous les journalistes, à toutes les féministes, aux Pinar Selek et aux Kamel Daoud, à toute et à tous les insolents qui tiennent la tranchée dans des dizaines de pays où Liberté n’est pas un droit.

La liberté d’expression, toutes les libertés, celle des femmes si facilement emprisonnées pour délits de mœurs ou crimes d’honneur, des minorités ethniques et des apostats, des journalistes tyrannisé-es par les dictatures politiques et religieuses, est un concept fragile. Elle compte tant de martyrs dans le monde. En République, nous tentons de protéger cette idée et nous aurons toujours des ennemis pour lui faire violence. Raison de plus pour s’attacher, viscéralement, à la laïcité et à l’État de droit.

Comme souvent, je reconnais des liens de parenté politiques avec les cibles. Car ce sont souvent les nôtres qui tombent. En Tunisie, ils s’appelaient Brahmi et Belaïd. Ce sont les laïques, c’est la gauche. En France, c’est la bande à Charlie, des vieux cons que je trouvais parfois sexistes, parfois libéraux, parfois bisounours, mais pour lesquels j’avais une grande tendresse justement parce que je vis dans un pays où j’ai le droit de leur reprocher leurs productions. Il y a deux ans, on avait eu gain de cause contre un dessin de Wolinski sur une affiche du PCF que les féministes avaient jugé sexiste. Aucune goutte de sang n’a coulé, et je leur avais serré la main de bon cœur en les rencontrant à la fête de l’Huma au lendemain de la polémique.

De toutes façons, je ne saurai trancher si les Charlies étaient incroyablement féministes ou redoutablement anti-féministes. Car Charlie Hebdo, c’est ça et ça :

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Bien sûr que nous sommes en guerre. « Bowling For Columbine », le premier documentaire grand public évoquant l’impérialisme américain et sa géopolitique va-t-en guerre, nous a déjà donné à voir il y a treize ans la dangerosité et les champs de désastres cultivés par l’Otan. En Jordanie, en Syrie, en Irak, en Libye, partout où passent leurs armes, la poudre se transforme en engrais à islamistes. Hier les talibans formés par la CIA se retournaient contre la mère nourricière. Aujourd’hui, ce sont les troupes de Daesh, et jusque chez nous, qui enrôlent ces jeunes désorientés séduits par le repli identitaire et vont fouiller du bout de l’arme dans les cendres d’un fantasme, celui de voir triompher de nouveau, comme entre le 7ème et le 14ème siècle, la puissance et la suprématie du monde musulman et de la Charia.

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Qui finance ces terroristes ? L’Arabie Saoudite ? Le Qatar ? Nos amis, nos clients ? L’intégrisme islamique, revigoré par l’argent des uns, le soutien politique des autres, a valu à Caroline Fourest d’être conspuée par une partie de l’extrême-gauche parce qu’elle réservait quelques-unes de ses analyses à l’entreprise de les démasquer. Je me souviens comme j’étais en colère, au moment où avaient brûlé les locaux de Charlie Hebdo, quand une pétition avait circulé, incriminant l’insolence et l’irréligion de Charlie Hebdo. Les signataires ? Rokhaya Dialo et Compagnie.

Je suis d’autant plus en colère que je dois rappeler à quel point nos concitoyen-nes musulman-es sont, pour l’immense majorité d’entre elles et eux, des gens tranquilles. Ce vieux qui n’a jamais eu son droit de vote malgré des décennies d’ancienneté sur le territoire français, qui ne rêve même plus de cette mascarade promise par Mitterrand puis par Hollande, et toujours trahie. Des gens comme vous, ni meilleurs ni moins bons.

Je suis néanmoins persuadée que la gravité de l’évènement permettra aux musulman-es de France d’entrer dans la communauté républicaine, par un grand mouvement de désapprobation contre le terrorisme. Avec cet attentat, la rupture va d’autant plus être marquée entre les fous et les musulman-es. Je l’espère.

Moi, je suis ici et j’y reste. Parce que j’aime la France. J’aime que l’identité de cette terre ne soit pas religieuse. J’aime la Liberté qui est ici indiscutable, qu’on soit français depuis l’arrière-grand-mère, ou sans papiers comme moi. J’aime que tous les imbéciles heureux du pays adorent me sortir la tirade attribuée à Voltaire, « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai gnia gnia gnia… » chaque fois que je peste contre le sexisme.

J’aime la France car j’ai le droit de polémiquer. Ça tire dans le reste du monde mais satire ici. Je me souviens comme j’étais fascinée, adolescente, par l’émission des Guignols. J’écarquillais les yeux en voyant ces marionnettes tourner en dérision le chef du gouvernement, les Ministres et le Président de la République, tout ce qui nous aurait coûté la vie ou du moins la Liberté au Maroc.

Hier, les fous de dieu nous ont donné un aperçu de ce qu’était un état rigoriste. Ils ont fait subir à des journalistes français les fatwas qui règnent ailleurs. Profitons-en pour nous ressouvenir des trésors que sont, en France, la laïcité, le droit à l’insolence et au blasphème, le pied de nez que l’on peut enfin faire à des siècles de guerre civile au nom de la religion, le droit de se moquer des vérités révélées.

Avec son histoire, ses insoumissions, ses Lumières, la France a gagnée la paix civile. J’étais tellement fière, lors du rassemblement de mercredi, d’être au milieu de tant de milliers de rebelles. Dans quel autre pays, les gens seraient sortis par milliers suite à un attentat de nature terroriste pour clamer les valeurs de l’amour, de la solidarité et de la fraternité ? Tant d’autres se seraient barricadé dans leurs caves avec des vivres, des armes et de la haine.

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L’apologie de la guerre civile, l’idéologie du choc des civilisations, ne sont pas d’ici. Des siècles de conscience républicaine s’y opposent. En France, forts d’une grande révolution, de tant d’expériences comme fut celle de la Commune de Paris, de notre taux d’alphabétisation, de notre modèle social, nous ne cèderons jamais devant ceux qui veulent atteindre notre identité. La guerre civile et le choc des civilisations sont des concepts qui nous sont étrangers. Ce serait la victoire des assassins et des ennemis de ce qu’est la France, nous le savons, nous le sentons !

Pourtant, au fur et à mesure qu’avance l’actualité, j’ai vu, je ne l’éluderai pas, le spectacle des mosquées attaquées et le tag «Mort aux Arabes» sur les murs de la mosquée de Poitiers. L’extrême-droite, comme les fondamentalistes, suffoquent de voir qu’on se mélange en France. Les uns comme les autres ont la haine de voir des musulmans républicains et des athées tolérants. Les uns comme l’autre sont tellement férus de repli identitaire. Dans les rues de Paris, j’ai quelques fois été insultée par des types qui m’abominaient car j’étais habillée « à la française ». Chez Sud Radio, un chroniqueur de droite m’a un jour dit : « Vous êtes pour le droit à l’avortement ? Alors vous n’êtes pas marocaine ! »

Ils ne comprennent pas que notre identité est celle du progrès et des convictions personnelles, pas celle de l’origine ou des usages culturels.

J’ai aussi vu le Front National remettre sur la table le débat sur la peine de mort. Leur réponse à la barbarie ? L’institutionnaliser. Marine Lepen voudrait que la France abdique ses valeurs pour s’adapter à la violence des assassins. Elle ne doit décidément pas beaucoup aimer mon pays.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur raimanetet a ajouté:
    Je suis d’autant plus en colère que je dois rappeler à quel point nos concitoyens musulmans sont, pour l’immense majorité d’entre elles et eux, des gens tranquilles. C’est votre ami, l’épicier du coin, le vieux silencieux, toujours souriant, qui n’a jamais eu son droit de vote malgré des décennies d’ancienneté sur le territoire. Il n’en rêve même plus, de cette mascarade. C’est votre amie, haute diplômée, qui ne pactise avec d’autres diables que l’apprentissage du libéralisme dans telle grande école. Après tout elle a le droit de rejoindre ce genre d’élite si elle le souhaite. Ce sont des gens comme vous, ni meilleurs ni moins bons. Nul d’entre eux n’est armé jusqu’aux dents !

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