Interview par « Narrazioni Differenti »

  • Pouvez-vous nous raconter qui vous êtes, votre histoire?

Née au Maroc, je suis arrivée en France à l’âge de 17 ans et demi. J’ai toujours eu une sensibilité féministe, dès le plus jeune âge, mais je ne savais pas ce que c’était comme apport théorique, je n’avais pas lu de livres ou vu de documentaires sur la condition des femmes. Je pense que j’étais plus globalement empreinte de l’idéal républicain et des principes humanistes enseignés par ses parents. 2005 a été l’année de mon premier engagement militant, contre l’adoption du Traité Constitutionnel Européen. C’est là que la question de la citoyenneté m’a intéressée, puis je suis devenue, en 2009, membre du premier bureau d’Osez le Féminisme, responsable du pôle « égalité professionnelle ». Pendant la campagne présidentielle de 2012, j’ai soutenue le Front de Gauche et me suis occupée des questions féministes pour le candidat Jean-Luc Mélenchon. Convaincue qu’il n’y a pas de droits des femmes qu’on puisse appliquer ou conquérir sous le joug de l’austérité, vu les fermetures massives de centres d’IVG, de maternités, ou le manque de places en crèches, j’ai lancé avec quelques ami-e-s l’association Les efFRONTé-e-s dans le but de combattre le sexisme et les politiques de rigueur qui font reculer les droits des femmes. En 2013, j’ai sorti un livre « Féminisme: la révolution inachevée ! » préfacé par la députée Front de Gauche Marie-George Buffet, aux éditions Bruno Leprince.

  • Comment est née votre campagne sur les jouets non sexistes ? Est-ce un sujet « chaud » en France?
Là encore, toute petite, j’étais spontanément irritée par cette ségrégation sexuée des jeux, et très attirée par l’univers conçu pour les garçons. Les jouets d’aventures, les duels avec les dragons, l’exploration de mon corps via l’escalade dans les arbres et les circuits géants de voitures me faisaient rêver. Hélas, je n’avais droit chaque année qu’à une Barbie, et quand je suivais mon cousin dans les défis qu’on se lançait, monter sur le toit ou grimper au plus haut d’un arbre, on me sommait de descendre de peur de me salir ou de me faire mal. Pas lui. On m’a donc empêchée d’être dégourdie, de me projeter dans des mondes imaginatifs et dynamiques. Aujourd’hui encore, quand je me balade dans un rayon de jouets pour filles, j’ai l’impression de reconnaitre ma cuisine ou mon placard à balai. On empêche les petites filles de créer un univers au delà des tâches ménagères ou de l’obsession de l’apparence, et on s’étonne ensuite que ce soit à elles d’assumer ces tâches ménagères, gratuitement via le travail domestique non reconnu. À Noël, le phénomène est exacerbé. Donc l’envie nous a démangé d’aller taquiner un magasin de jouets, en l’occurrence « Toys r us » dans le 13ème arrondissement de Paris.
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  • Comment a-t-elle été accueillie par le publique? Quelle réaction a-t-elle obtenue ?
Du côté des médias, l’action a beaucoup plu. Le jour même, nous avons été relayé par beaucoup de presse écrite ou télévisée. Notre action a notamment tournée en boucle sur BFM. Du côté des parents avec lesquels nous essayions de discuter à la sortie du magasin, les réactions étaient diverses. Certains étaient sensibles à notre argumentaire, et avaient de la peine à réduire leurs enfants à des clichés de genre. D’autres étaient incrédules et ne pensaient pas que ces jouets auraient une influence énorme sur le devenir de leurs enfants. Nous avons donc essayé de les convaincre que le jeu est une notion très importante dans le développement des enfants, si importante qu’elle existe dans toutes les cultures, et même chez beaucoup d’espèces animales. Nous avons tous vu des chatons apprendre, avec une pelote, leur futur métier de chasseur. Enfin, une minorité se fâchait sous prétexte que nous adhérions à cette étrange idée de « théorie du genre ». Ils étaient influencés par ce débat grotesque né de la mouvance « Manif pour tous », pensant que nous voulions désexuer les enfants. À cela, nous répondions que c’est bien la société patriarcale qui génère de la « théorie du genre », car c’est bien elle qui théorise visiblement, via ces jouets, des rôles sociaux différents des petites filles et des petits garçons, que nous étions donc nous bien plus neutres idéologiquement.
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  • Qu’est que c’est passé après votre campagne ?
Pour l’instant, à part de la reprise médiatique, pas grand chose. Les marchands voient forcément leurs chiffres d’affaire, et ont plus intérêt à décliner les jouets en deux séries, rose et bleue, afin d’en vendre deux fois plus à des parents qui ont deux enfants des deux sexes. Nous ne pensons pas qu’il y aura spontanément une volonté de leur part de remettre en cause leurs pratiques. Nous allons surveiller les travaux de la délégation sénatoriale aux droits des femmes qui planche sur le sujet. Sa présidente, la sénatrice (UDI) Chantal Jouanno, rendra ses recommandations jeudi prochain.
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  • Pour terminer: quel est le climat en France a propos du « genre », vu que vous avez une loi très bonne, mais des mouvement assez réactionnaires comme les « Manif pour tous » et les « Veilleurs debout »?

Comme je l’ai dit, l’histoire de la Théorie du genre a beaucoup infesté les esprits. C’est complètement ridicule, et surtout néfaste au débat en vue de l’obtention de futurs acquis. Les ABCD de l’égalité, ce programme de déconstruction des stéréotypes de genre qui devait être enseigné à l’école, a subi une vraie cabale obscurantiste. Des parents d’élèves ont reçu des SMS les incitant à ne pas envoyer leurs enfants à l’école, pour protester contre « l’enseignement obligatoire de la ‘théorie du genre' », et en annonçant qu’on allait apprendre aux enfants à se masturber ! Les JRE (journées de retraits de l’école), lancés par la réactionnaire Farida Belghoul, ont finalement eu raison du courage politique du gouvernement, qui a renoncé à ce programme. Depuis, le climat est morose. Le Ministère des Droits des Femmes a également été supprimé, au profit d’un secrétariat d’état. La PMA ouverte aux couples de femmes, promesse de campagne du candidat Hollande, a également été abandonnée. Nous voyons bien que c’est l’extrême-droite qui structure de plus en plus les débats et les impose, pour ce qui est des droits des femmes.

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