Éloïse Bouton sous le coup de la loi… divine ?

Chronique de quatre heures de Sermon :

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Hier, vers 13h, mes huit colocataires et moi-même étions sommées de passer devant nos juges pour avoir réquisitionné un bâtiment vide dans le 14ème arrondissement. Il s’agit d’un hôtel longtemps négligé par ses propriétaires, bien connu du quartier, et qui l’est aujourd’hui davantage puisque nous y hébergeons des associations, des réunions de quartier, des distributions de légumes bio, et j’en passe. C’est dans ce petit immeuble de cinq étages qu’avec mes amies féministes et écolos, nous nous abritons aujourd’hui des premières intempéries de la saison, l’automne s’avançant sur nous. Le ciel nous tombait d’ailleurs sur la tête tandis que nos vélos dévalaient le boulevard Saint Michel vers le Tribunal de Grande Instance, où nous étions attendues.

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SAFE – Squat Artistique Féministe Écolo – que nous occupons depuis le 1er janvier 2014.

C’est alors que je me souvins qu’Éloïse Bouton était jugée à quelques pas de nous, le jour-même à la même heure. Drôle de coïncidence. Comme notre affaire fut évacuée en un quart d’heure, reportée à janvier, j’eus le plaisir de pouvoir exprimer mon soutien à Éloïse en assistant à près de quatre heures de son procès.

De quoi Éloïse est-elle accusée ? La jeune femme était militante Femen au moment des faits. Ce jour-là, 20 décembre 2013, elle s’est introduite dans l’église de la Madeleine à Paris, a attendue que la messe s’achève, est montée sur l’autel, a retirée sa chemise, et là, poitrine nue portant le slogan « 344ème salope », référence au manifeste des 343 femmes qui assumaient avoir avorté en dépit de la loi l’interdisant, elle a pendant deux minutes tenue à bout de bras deux morceaux de viandes ruisselant le sang. Sur son dos était inscrit un second slogan: « Christmas is cancelled », car le petit Jésus était, d’après sa mise en scène, avorté. Ce qui allait compromettre les siècles d’expansion du christianisme qui devaient suivre. Éloïse en Sainte vierge en voile bleu, et les morceaux de viande représentant le fœtus avorté, racontent l’aube d’une humanité qui n’aurait subi ni croisades, ni persécution des femmes au nom de la religion catholique, ni sanction envers leur sexualité, car tout, à son commencement, aurait été empêché par la mort prématurée du Christ. C’est concevable, l’accouchement d’une vierge a quelques raisons de rater, encore heureux que le miracle se fasse rare.

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L’action d’Éloïse Bouton, au nom des Femen, le 20 décembre 2013.

Cette action s’est déroulée au moment où, en France, les catholiques radicaux battaient le pavé contre l’idéologie du genre, le mariage pour tous et l’apprentissage de l’égalité à l’école. À nos portes, le gouvernement espagnol apprenait aux femmes que leur droit à l’avortement allait leur être retiré sans procès. Suite à quoi nous résistâmes férocement pendant un an avec tout ce que nous pouvions mobiliser de combativité et d’imagination. Les espagnoles réalisaient des happenings et des manifestations géantes, nous les soutenions par un rassemblement devant l’ambassade d’Espagne, et une belle manifestation en janvier. Femen, de son côté, allia activisme et performance artistique en réalisant cette action tournée vers les médias.

Je me glissai dans la salle d’audience tandis que Me Laurent Delvolvé, qui représentait le curé de l’église de la Madeleine, commençait sa plaidoirie. Il souligna d’abord qu’Éloïse avait avouée que le but de l’action était de choquer. La belle affaire, encore heureux que l’idée subversive n’était pas de caresser l’église dans le sens du poil. Il fallait entendre comme il épelait avec dégoût, comme pour lui donner une consonance péjorative, le mot de féminisme « révolutionnaire ». Chaque syllabe de ce mot, révolutionnaire, était appuyée de manière à souligner quelque chose de nuisible, alors même qu’il plaidait au sein du tribunal d’une République qu’a fondée la révolution. Cette dernière, celle de 1789, lui a même dictée son triptyque. Il faut néanmoins rappeler que le mot égalité, qui trône au milieu du Fronton, avait un sens bien fallacieux avant que les pionnières de la révolution féministe, les suffragettes, ne réussissent à doubler le nombre de citoyens en faisant des femmes des citoyennes. Suivra la révolution sexuelle, que nous acquit l’obtention du droit à la contraception et à l’avortement dans les années 70. À quel prix ? Celui de l’effronterie. Les 343 n’avaient-elles pas, en leur temps, défié la loi en assumant avoir avorté ? D’autres n’avaient-elles pas poussé l’insolence jusqu’à réaliser des avortements militants dans l’espace public ?

Alors, quand on lui a demandé si le but de la manoeuvre était de choquer, Éloïse n’a pas tergiversé. La suite du réquisitoire fera désagréablement mine de réinstaurer un délit de blasphème, l’avocat de la partie adverse assurant que l’Église était une antre qui devait être aussi sanctuarisée qu’une école ou qu’un tribunal. Sauf que l’école et la justice obéissent aux principes de la République, et dans ces principes est reconnu l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce n’est pas le cas de l’Église. En France, la justice, la police, l’école incarnent une certaine autorité, puisqu’ils rappellent les lois de la République, fondée sur des principes égalitaires, et l’on peut être sanctionné par un juge, fustigé par un policier ou puni par son maitre. Pas par un curé !

Il évoqua ensuite les sentiments blessés des croyants qui avaient assistés, médusés, au spectacle d’une femme à moitié nue qui tenait deux morceaux de viandes en sang, représentant le fils de Dieu. Que de cabotinage ! Ils faisaient moins de manières, certains activistes chrétiens, quand ils exhibaient à proximité du centre IVG de Tenon et de Port Royal, des photos géantes de fœtus ensanglantés, afin de torturer la conscience des femmes qui venaient avorter ! Cette action politique n’avait-elle pas de quoi, bien plus évidemment, choquer les sentiments des femmes, entre autres au nom de celles qui meurent, aux quatre coins du monde, d’avortements illégaux et souvent mortels ?

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Visuels d’activistes anti-IVG, au nom du christianisme.
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Action de SOS tout petits.

Lorsque la juge demanda à Éloïse si elle n’avait pas trouvée provoquant de montrer des seins dans une église, l’ex Femen ne put s’empêcher de faire remarquer qu’il était assez banal d’admirer, dans les lieux saints, des peintures et des sculptures représentant des personnages nus. « Et d’abord le Christ est bien souvent torse nu – Oui, mais le Christ n’a pas de seins » rétorqua la juge, frustrant en quelques mots le torse masculin de tout attrait érotique. Le buste des femmes serait sexuel, pas celui des hommes. Pourtant, les seins ne sont pas des organes reproducteurs. Pourtant, certains torses masculins ne sont pas dénués de charmes. Qu’importe, les leurs n’offensent pas Dieu ni son église.

En France, la semi-nudité féminine est, contrairement à celle des hommes, à négocier. Nous sortons de l’été, nous avons toutes vues des passants tomber le haut pour supporter la chaleur. Dans les parcs, dans les rues de la ville, ils déambulaient l’esprit aussi libre que le corps, sans se poser de questions sur les regards qui les effleuraient. Pour les femmes, c’est autre chose. La société supporte leur semi-nudité quand elle est à sa place : celle de la mère qui donne à téter, ou celle de la salope qui, à quatre pattes sur les UNEs des revues pornographiques, n’arbore que deux étoiles sur les seins derrière les vitres des kiosques à journaux. Nul n’y trouve à redire. Pas plus que lorsqu’on pornifie les corps féminins dans les publicités sexistes dont l’espace public est habillé.

Nous tolérons également le topless féminin dans certaines manifestations dont nous préjugeons que les participantes sont des marginales : les artistes, comme l’illustre le mouvement nudiste des intermittents du spectacle. Les écolos, ou encore les gouines et les transsexuelles pendant la Marche des fiertés. Pour le commun des mortelles, point de salut ni de tolérance.

« Je vais vous prouver, à présent, s’exclama l’avocat de la partie adverse, que les seins sont bien un organe sexuel. Si un agresseur touche les seins d’une femme, elle porte plainte pour agression sexuelle, non ? CQFD ! »… Tiens donc. L’agression sexuelle ne réside pas dans l’intention de l’agresseur, mais dans la partie agressée du corps de la femme. Ainsi, si un inconnu vient me caresser les lèvres de force, ou se jeter sur moi pour me mordiller l’oreille, je n’aurai pas lieu de porter plainte pour agression sexuelle ? Ou bien dois-je d’abords obtenir de la loi que les femmes cachent leurs bouches et leurs oreilles dans l’espace public ?

Enfin, notre détracteur acheva l’admonestation en brandissant son violon pour jouer la complainte à la laïcité. « Car, en France, l’Église n’a pas le droit de porter de discours politique. Les activistes féministes devraient observer la même consigne ». Oh, oh ? J’ai mauvaise mémoire, ou bien le Cardinal de Paris, André 23, avait organisé une messe spécialement adressée aux parlementaires, le 30 octobre 2012 à l’église Sainte-Clotilde, pour les haranguer contre le Mariage pour tous ? Nous avions même réalisé, avec les efFRONTé-e-s, un happening pour protester contre cette atteinte à la laïcité !

« Leurs seins, c’est leurs armes », acheva-t-il en citant, plaintif, le manifeste Femen. Piètres armes, contre le Patriarcat et les religions qui font campagne constante contre les droits des femmes et leur mouvement de libération. Il serait décidément goguenard que la France condamne Éloïse à quatre mois de prison avec sursis, alors même que notre pays avait bruyamment soutenue les Pussy Riot. Ces dernières avaient poussée l’impudence jusqu’à réaliser une prière punk au sein… d’une église en Russie.

Attendons le verdict. S’il condamnait notre amie, le fait de montrer sa poitrine sera dorénavant considérée, en France, comme une exhibition sexuelle, ce qu’on appelait autrefois un attentat à la pudeur, et surtout un acte pénalement répréhensible. C’en sera fait des Femen, des tumultueuses, et de bien d’autres activistes nues en France.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Merci pour ce compte-rendu- De nombreuses contradictions débusquées en converse plaidoirie adverse, comme on pouvait s’y attendre.

  2. Suzanne Bigonski dit :

    je crois que c’est un peu trop long pour transférer sur FB mais je suis d’accord avec le contenu, si on condamnait pour exhibition sexuelle, toutes les femmes qui dévoilent leurs seins à la plage, on ferait la queue devant les tribunaux !

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