« Merci pour ce moment »

valerie-trierweiler

J’ai toujours eu une certaine sympathie pour Valérie Trierweiler. Sans doute en raison de sa fibre sensible à la condition des femmes dans le monde. C’est elle qui, trois mois après l’enlèvement des 220 lycéennes nigérianes par le groupe terroriste Boko Haram, mariées de force ou vendues dans des marchés aux esclaves, a eu l’idée d’exposer, place de la République, 220 figurines comme autant de spectres funestes.

Bring-Back-our-Girls
Rassemblement Bring Back Our Girls, à l’initiative de V. Trierweiler.

Je suis donc partie de l’idée que ce livre pouvait être, non pas seulement une jérémiade indiscrète divulguant aux yeux du monde le chagrin d’une amante blessée, mais un objet plus intéressant politiquement qu’on ne pense.

Évidemment tout dépend de l’angle et du style, dont je n’ai que vaguement connaissance puisque je n’ai pas lu « Merci pour ce moment ». Mais j’estime qu’il y a des choses à dire et à dénoncer sur ce que cette femme a vécu et sur ce dont elle a pu être témoin depuis la petite place aménagée pour elle par la Vème République.

Cette proximité avec le pouvoir a d’ailleurs blessé d’autres yeux que les siens, puisque le Président de la République s’est coltiné il y a quelques semaines, le livre indigné de l’ex-Ministre du logement Cécile Duflot. Il se coltinera bientôt, également, celui de Delphine Batho, ex-Ministre de l’environnement. Bon, je ne veux pas être de mauvaise foi non plus. Même si les trois en ont eu gros sur la patate, les deux ex-Ministres et l’ex-première dame n’ont sans doute pas trempé leurs plumes dans le même encre, et je ne m’aventurerai pas à nier qu’il y a dans « Merci pour ce moment » le conte rendu inapproprié des trahisons et de la jalousie. Mais je crois deviner qu’il y a aussi celui de la révolte contre le mépris de classe et la misogynie.

Une première dame, pourquoi faire ?

Ce qui était dérangeant, dans la position de Mme Trierweiler en tant que compagne du Président de la République, c’est que le statut de « Première dame » est justement un statut qui n’en est pas un. Ce n’est pas une fonction non plus. C’est un fauteuil bâtard, je dirai même un strapontin, qui ne peut qu’embarrasser la personne qui s’y trouve piégée. N’étant pas élue, n’ayant pas derrière elle la légitimité d’un vote populaire, toute « première dame » ne peut qu’être réduite à observer un comportement de potiche : une potiche qui ne dit pas un mot plus haut que l’autre, qui est incitée à participer à des campagnes consensuelles, à des activités humanitaires. Une potiche qui a tout intérêt à rester populaire auprès d’un peuple auprès duquel elle n’est engagée à rien, de peur d’être répudiée ou de soulever contre elle des indignations légitimes sur ce que coûte une première dame à l’argent public.

Valérie Trierweiler est peut-être la première Dame a avoir révélée, parce qu’elle y a résisté, le conservatisme à la française. N’a-t-on pas, à plusieurs reprises, reproché au couple présidentiel de ne pas être marié ? N’a-t-on pas assisté à cette scène ridicule d’une passation de (quoi donc ?) entre les deux premières dames, Carla Bruni et Valérie Trierweiler ? N’a-t-on pas assisté, pendant le G8, à ces drôles de cérémonies rassemblant toutes les femmes de chefs d’État à l’initiative de Michelle Obama ?

Vie de meuf

Il se trouve qu’on n’a jamais eu, en France, de femme présidente. On ne sait donc pas à quoi aurait ressemblé le rôle de « Premier homme ». M’est avis qu’il aurait été beaucoup moins stéréotypé que celui de première dame, voire parfaitement invisibilisé ou aboli.

Je me souviens que Mme Trierweiler avait, dans un premier temps, rejeté ce titre redoutablement vague et complètement désuet. Il ne correspondait ni à son caractère, ni à son parcours de femme active et autonome. Mais les usages de la Vème République auront raison de son tempérament, et la journaliste politique fut peu à peu forcée à porter la toilette de la favorite, dont la seule et unique tâche est de ne pas déplaire pour ne pas se retrouver sur la sellette.

Le costume ne fait pas la femme.

Manque de bol : ce n’était pas son truc. Alors, Valérie a enchainé ce que le protocole a appelé des bourdes, ce que j’appellerai des libertés. Elle s’est exprimé librement, en citoyenne lambda, en soutenant la jeune roumaine sans papiers Léonarda, expulsée de façon épouvantable lors d’une sortie scolaire. Elle a provoqué un « trierweiler gate » en postant un twit de soutien politique au concurrent de Ségolène Royal aux législatives. Son petit avis était pourtant argumenté, mais la France s’en moquait.

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À quelle discipline de parti devait se plier une femme qui n’était ni Ministre, ni cadre, ni adhérente du Parti Socialiste, ni même mariée et soumise au supposé devoir de solidarité envers son conjoint ? Qu’à cela ne tienne : la voici clouée au pilori pour lèse-fidélité, tout simplement parce qu’on attendait d’elle qu’elle observe un comportement de soutien, si ce n’est de soumission au Président de la République dont elle partageait la couche.

À l’ancienne…

La rebelle étranglée par son affaire du collier dût s’excuser vingt fois… de quoi ? On ne sait pas bien. Mais elle a martelé à qui voulait (encore) l’entendre qu’elle avait bien compris, à présent, le rôle de première dame, et qu’elle allait s’y tenir. Elle a enfilé la robe transparente que la France lui tendait, a reculé d’un pas, s’est effacée, a joué le jeu… jusqu’à l’humiliation ultime.

D’elle, on exigeait qu’elle soutienne son homme envers et contre tout ! On lui a fait jurer constance et fidélité. Mais lui pouvait, de son côté, profiter sans contredit de sa liberté sexuelle en allant voir ailleurs. Alors elle a craqué. N’est pas Anne Sinclair qui veut. C’est déjà une situation assez désagréable pour n’importe quelle quidame d’être trompée au vu et au su de sa petite famille, de ses voisins ou de ses collègues de travail. Pour la première dame, c’est autre chose. Au lendemain de l’affaire du scooter, l’avanie s’incarnait dans des milliers de formules sur les UNEs de tous les kiosques à journaux du pays. Le simple chagrin s’est transformé, pour elle, en humiliation à échelle nationale, dont la cruauté dépasse de fait ce que chacune de nous peut supporter à échelle humaine.

Hollande, lui, s’en sortira avec une dépêche AFP de rupture.

Il n’y a qu’à se remémorer certaines UNEs de l’Express pour comprendre le schéma machiste de la représentation qu’on se fait, en France, du chef de l’État et de ses compagnes:

EXPRESS

« Hollande et ses femmes » – « Ces femmes qui lui gâchent la vie » – « Qui est le chef » ! avec, comme sous-titre : « Trierveiler, comment la contrôler » – car un homme doit contrôler sa femme, qui n’est pas assez adulte pour être maitresse d’elle-même. « Royal, comment la recaser ». C’est ainsi qu’on parle d’une femme politique, présidente de région et maintenant Ministre.

Qui est le chefune

Bref, je n’ai pas lu le livre.

Je pense néanmoins qu’il ne raconte pas seulement la cruauté des situations humaines, ou plutôt inhumaines, où vous plonge un statut sexiste et réducteur par excellence. Je me réjouis de voir que les français ont surtout retenu l’expression des « sans dents » (c’est ainsi que le Chef de l’État qualifierai les pauvres). Preuve que notre peuple souffre beaucoup trop pour soûler son mal avec du Vaudeville, et qu’il fut immédiatement attentif au mépris de classe présumé du Président de la République.

Évidemment, les médias se borneront à raconter l’histoire insignifiante de l’intime qui se déchire dans sa collusion violente avec la scène publique, d’une star qui règle ses comptes sentimentaux avec une autre star. Moi je retiendrai l’histoire d’un Président de gauche machiste, méprisant et moqueur envers les pauvres, enfermé dans sa bulle, assiégé par les assistants et les technocrates.

Ceci explique peut-être cela :

François Hollande ne traverse-t-il pas, aujourd’hui, une crise de légitimité majeure, désavoué par le peuple et blâmé par tous ses partenaires à gauche, même les verts qui étaient les plus arrangeants ? N’est-il pas complètement désapprouvé par le mouvement féministe, au vu de son désintérêt total pour une cause qui concerne la moitié des citoyens ? N’étions-nous pas encore, avant-hier, rassemblées suite à la suppression du Ministère des droits des femmes, qui était une promesse de campagne ? Ne s’est-il pas, à maintes reprises, montré aussi mou que lâche sur le dossier du mariage pour tous et de la PMA, allant même jusqu’à proposer aux maires récalcitrants de bénéficier d’une clause de conscience, afin de ne pas avoir à célébrer l’union de deux êtres de même sexe ?

Plus généralement, n’y a-t-il pas dans cet évènement quelque chose qui nous alerte sur le fonctionnement monarchique de la Vème république, de l’hyper présidentialisation à la française et de son peu de modernité, puisqu’elle fait encore éclater des affaires de cour ?

enfin seul

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Suzanne Bigonski dit :

    désolée Fatima, j’arrive à ouvrir ta revue mais pas le lien sur le livre

  2. roquelet dit :

    bonjour Fatima
    je suis assez d’accord avec ton analyse sur ce que ce genre d elivre renvoie de nos institutions et de leur sous entendus
    j’y ajouterais un autre point sur le caractère vie privée vie publique de ceux qui nous gouvernent
    je crois qu’un homme ou une femme sont un tout et que la séparation des vies publique et privée ne change pas le caractère d’une personne

    notre système électoral a une propension croissante à sélectionner les moins recommandables des candidats qui me laisse pantois

    aussi je ne mets pas au pilori ce genre de confession, quelque soit le but de l’auteur e . Je trouve même qu’il fait presque ouvre de responsabilité publique en nous permettant de voir toute l’image d’un homme qui a trompé finalement tout le monde.
    Ce qu’on nous dis de sa privée n’est que la confirmation que la personne publique n’est pas recommandable dans son tout
    bien à toi
    yves

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