Mon père est passé par Paris.

« L’enfer c’est les autres » disait Jean-Paul Sartre. Il n’avait pas tort.

J’ai traversé beaucoup d’épreuves depuis quelques années, depuis que je me suis pris les pattes dans les crocs inflexibles de l’administration, piégée par un no man’s land juridique absurde dont les effets auraient inspiré quelque chef-d’œuvre à Kafka.

Pourtant, je suis venue à Paris le cœur chargé d’amour et plein d’histoire de France. C’était en 2001. Je reconnaissais les rues citées dans les livres d’Alexandre Dumas, de George Bordonove et autres romans et biographies illustres que je lisais dès la préadolescence à Rabat. De loin, j’aimais la France. De loin, j’avais mes racines dans sa terre et sa langue était la mienne. Je passais des heures au Centre Culturel Français de Rabat pour voir des films d’auteur et des documentaires engagés. J’étais fascinée.

J’ai été étudiante, diplômée, travailleuse, j’ai eu mon statut intermittent, je travaillais. J’étais heureuse de devenir autonome et d’avoir des revenus, une fierté d’autant plus chère à mon cœur que j’avoue avoir plein de complexes à propos de tout ce qui touche à l’argent. Je suis syndicaliste jusqu’au bout des ongles. Pourtant j’ai toujours quelque chose de désagréable dans le ventre quand il fut rappeler à mes employeurs qu’ils doivent me verser ma paye.

« La brèche » a dû sentir cette odeur. Elle a plongé son fer dans la plaie et l’a fait saigné jusqu’au dernier sang.

Depuis mars 2011, à la suite d’un Ordre de Quitter de Territoire Français, je n’ai plus d’autorisation de travail. J’ai vécu quelques mois avec l’argent que j’avais gagné jusqu’alors en tant que monteuse et graphiste plus les Assedic auxquels j’avais eu droit avec mon statut intermittent. Tout cela a fondu comme neige en quelques mois. Depuis, plus d’autonomie, plus de fierté, et mon père devait m’envoyer de nouveau de l’argent converti du dirham à l’euro, c’est-à-dire les deux tiers de sa pension de retraites pour me recharger les pieds sur mon petit chemin de croix.

Je vous passe les anecdotes liées à ce genre de situation. En 2007, n’ayant pas de garants en France, l’agence de logement à laquelle je m’étais adressé avait exigé que je bloque 6 mois de loyer à la banque dans un dépôt de garantie, sans oublier le premier loyer, deux mois de caution et un dernier mois de frais d’agence. De son côté, la BNP a exigé que l’on bloque 150% de cette somme, c’est-à-dire 9 mois de loyer, de peur que j’aille négliger de payer 6 mois de suite et qu’elle se trouve obligée de me couvrir ensuite. Aussi, m’incita-t-elle à soumettre cet argent à la bourse. Vous avez bien entendu : soumettre un compte « bloqué » à la bourse via le contrat de bail.

Ce qui devait arriver arriva en 2009. La crise ! La banque m’appellera pour m’informer que depuis les évènements « il y avait une érosion de 1700 euros dans votre compte de garantie – Ah ? – Ce n’est pas tout. Comme votre contrat vous engage à avoir toujours l’équivalent de 150% de votre caution sur ce compte, nous vous prions de verser 1700 euros de votre compte courant au compte bloqué – Ah ! – Ce n’est pas tout ! Bien que ce compte soit devenu quelque chose comme un seau troué, vous n’avez pas le droit de le modifier et qu’il ne soit plus soumis à la bourse. » Je m’exécutai. Que pouvez-je faire d’autre ? 1700 euros furent transférés dans le seau troué.

Mars 2011. Ordre de Quitter le territoire Français. La raison ? On n’accepte pas les intermittents du spectacle. No man’s land juridique, aucun titre de séjour n’était prévu à cet effet. Oui, vous travaillez ; oui vous avez obtenu le statut intermittent, mais c’est niet ! Je prends une avocate et monte un dossier de régularisation avec une militante d’RESF. Le Tribunal Administratif condamne la préfecture à annuler l’Ordre de Quitter le Territoire Français et à me donner des papiers sur le champ. Ils préconisent même qu’on me donne le titre de séjour Vie privée alors même que je ne suis ni mariée ni mère, juste parce qu’ils ont consulté mon dossier, ont vu que j’avais tenu des bureaux de vote, réalisé des films pour la Mairie de Paris, des brochures pour la Mairie du Blanc-Mesnil, que j’avais animé des débats pour la Mairie d’Aubervilliers, que même le Service des Droits des femmes et de l’égalité du Ministère de la santé citait plusieurs fois mes travaux… Bref, que j’étais « intégrée ».

Le premier jugement fut appliqué. Pour ce qui est du second, la préfecture joue la montre depuis janvier !

Ils ont le temps pour eux, mais moi je ne l’ai pas. Le temps c’est de l’argent. Je ne dis pas ça pour citer une maxime libérale, je le dis parce que c’est avec cette maxime qu’ils m’ont frappé. Ce n’est même plus mon argent, hélas, que l’on me vole, c’est la sueur du front de mon père. « L’enfer c’est les autres. »

Ces derniers mois, j’ai craqué. Entre le bras de fer avec l’administration, la précarité, les déménagements vu que je n’avais même plus de quoi payer mon loyer, je pensais avoir affronté le pire. Eh non ! Il me restait de faire du mal aux miens.

Ma mère sort d’un cancer du sein. Sept chimiothérapies au menu. Je ne saurai vous dire à quoi ça ressemble, je n’ai même pas pu être à ses côtés pendant cette épreuve terrible. Mon père est venu à Paris il y a quelques jours. Il m’a raconté et décrit l’histoire des cils et des sourcils qui tombent, de leur couple qui s’en est trouvé renforcé. Ça ne m’étonne pas de leur part, mais ils n’avaient pas besoin que j’en rajoute. Alors, las de mes histoires et financièrement épuisé, mon père est venu me chercher.

Il me restait de devoir résister à mon père.

Le premier jour, je ne savais pas comment lui expliquer que ma décision était prise, que je voulais rester en France envers et contre tout. Je me sentais seule au monde. La (formidable !) élue qui gère mon dossier était en vacances et mon avocate n’avait pas de nouvelles du tribunal administratif qu’on venait de saisir de nouveau, pour non-exécution du jugement. Premier jour, mon père m’explique qu’il faut que je rentre. On va acheter des valises. Je dois quitter mon appartement. Le lendemain, ça commence à se concrétiser terriblement. On se rend ensemble à la banque pour fermer mon compte.

Je vois encore les mains de cette banquière couper avec ses ciseaux la carte bancaire en deux. Dans ce petit crissement, un vacarme gigantesque résonnait dans mes oreilles, onze ans en France qui se brisaient, le hurlement d’un moteur d’avion.

Ce jour-là, un camarade du Parti de Gauche a eu une idée : organiser la solidarité militante pour me loger chez des camarades. Comme une petite fille ou comme une voleuse, j’avais attendu que mon père aille aux toilettes pour appeler ce camarade, et lui avais parlé à voix basse. Quand il est revenu, je lui ai annoncé que je ne rentrerai pas, qu’il ne devais plus m’envoyer d’argent, que je me débrouillerai. J’ai vu de près cette angoisse passer sur son front, sa sensibilité à ma détresse que j’espérais être muette. Quelques jours plus tôt, il m’avait raconté une sale anecdote :

« Quand je me suis levé ce matin pour prendre l’avion et venir te chercher, j’ai soudain senti que je transpirai. C’était étrange. Il ne faisait pas chaud, c’était l’aurore. Je me suis dit merde, je tombe malade le jour où je vais chercher ma fille. Puis je me suis rendu compte que je ne transpirai pas à cause de la chaleur ou de la grippe. Je transpirai d’appréhension, car je ne savais pas dans quel état j’allais te trouver. »

Il est vrai que depuis le mois de décembre, je ne répondais presque plus à ses appels. J’avais peur qu’il sente mon mal. Les quelques fois que je décrochais, je répondais oui et non, mais ce petit voile que je croyais lui tendre était déchiré de toute part. Le cœur d’un père n’a guère de mal à entrevoir à travers.

Je lui ai résisté et il est reparti.

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15 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Nellie dit :

    Dans l’Oise où tu es venue en début d’année il y a des personnes qui te soutiennent. Courage !

  2. Cyprien J dit :

    Comment ne pas s’insurger face à de telles situations que l’administration française ne cesse d’agraver dans la plus totale indifférence ? Comment ne pas réagir à ces décisions absurde liées à une politique d’immigration honteuse qui rendent la vie des gens compliquée ? Fatima, je me bat dans ma localité pour aider une personne d’origine ivoirienne dont la carte de séjour s’est expirée en même temps que son contrat de travail. Aussi, je comprend parfaitement les difficultés, l’humiliation, la détresse face à cette précarité que tu peux ressentir. J’espère que tu trouveras une solution rapidement. Sache que dans le sud de la France aussi, je peux t’héberger en toute solidarité avec mon amie. Courage, ne baisse pas les bras !

  3. lm dit :

    Au nom de l’idée que je me fais de mon pays, je vous demande juste pardon. J’ai de plus en plus souvent et de plus en plus mal à « Ma » France. Telle est la seule réponse que ce texte m’inspire.

  4. azdine dit :

    C’est une histoire traumatisante que j’ai lue ici. La France a changé de visage. Il nous faut l’accepter. La classe politique a affaiblit le débat, et par voie de conséquence, a affaibli aussi son image Nous parlons encore «d’immigration» pour des populations qui en sont à la troisième, voire à la quatrième génération établies sur le sol français ! Je te souhaite, beaucoup de courage et reste à ta disposition pour un soutien quelconque si je le peu Je suis avec toi de tout coeur. Salut Fraternelle. Abdel AZDINE

  5. lm dit :

    http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/08/21/la-mort-d-un-bebe-au-centre-de-retention-de-mayotte-suscite-les-critiques-de-la-cimade_1748191_3224.html

    Que ta vie et les milliers qui vivent ce que tu vis, que cette dépêche et les milliers qui vivent cette honte inadmissible sur le sol français, puissent être enfin entendus par le Front de Gauche!

    et qu’enfin il se mobilise pour mettre à la lumière aux yeux de tous, les conditions de vie dans notre pays!

    sans faire d’amalgame, en parlant de toutes les misères qui s’y trouvent!
    sans différence, salariés, retraités, chômeurs, intermittents, précaires, étudiants, sans papiers, toutes les petites gens de ce beau pays doivent avoir un représentant sur la scène politique!
    et un seul a la force de conviction, le savoir faire du politique, le don d’orateur, et peut être je veux le croire la possibilité de le faire!

    faites peser de tout votre poids au sein du mouvement pour le convaincre qu’il n’y a pas qu’en Amérique du Sud que les choses peuvent bouger!

  6. TROMBINI Bruno dit :

    Aujourd’hui comme hier, une intervention politique peut régler ce problème, donc il n’ y a pas à hésiter, il faut faire fonctionner le téléphone !

  7. mamoun Slama dit :

    je suis profondément bouleversé par ce témoignage d’un vécu que j’ai pu pressentir par moments , à deux reprises peut-être !!!
    Je suis prêt à agir de quelque manière que ce soit pour modifier cette situation , même si l’aspect humain , très touchant , semble irréparable !
    fatima doit pouvoir se consacrer à son activité militante et créative !!!
    Aidons la à règler le problème du séjour et la situation financière !!
    Si solidaire des autres , il me semble qu’elle s’est retrouvée trop seule pour se dépatouiller avec ses propres problèmes !!!

  8. blondin dit :

    témoignage très poignant … de surcroît parce que très bien écrit … et je pense aussi à tous ceux dans le même cas et qui n’ont pas la facilité de s’exprimer … moi aussi je peux t’héberger gracieusement … RESISTANCE !!!!!!!!!!!

  9. Tu devrais écrire ton histoire , un vrai bouquin quoi 😉

  10. benomar dit :

    Moi ton père, je déclare que la France ne te mérite pas. Cette France que j’ai vue grandir dans ton cœur parce que j’y ai posé les prémisses, je ne la reconnais pas dans le traitement indigne qu’elle t’inflige. Mais je te le dis encore: twahhachnak, ce qui peut se traduire par « par ce qu’il y a de plus primal en nous, tu nous manques ». Il y a à Rabat, une porte grande ouverte, d’amour et d’amitié, qu’il te suffit de pousser pour retrouver le sens de soi et de l’autre.

  11. Agnès Guitet dit :

    joli récit plein d’authenticité… et d’angoisses, de raz le bol, de sentiments et d’émotions mais un beau courage aussi, dit à ton père que parfois il vaut mieux compter sur les amis que sur l’administration, courage

  12. Bernard dit :

    Quelle claque. Quelle leçon. Que de renoncements, de pertes, de déchirements, pour avoir le droit à la dignité.

  13. N’oublions pas que la France est le dernier pays communiste en rapport avec la lourdeur de son administration ! Bien sur que ce beau pays la mérite, et les difficultés relatées sont autant présentes pour les natifs et non natifs. J’en ai fait les frais ! Heureusement que dans les situations « désespérées », il ya le plus souvent une ou plusieurs mains tendues. Courage Jeune Fille !!!

  14. Nespole dit :

    Bonjour, si vous le souhaitez, si cela vous est utile ou vous intéresse, nous pouvons vous proposer un toit à Marseille dans le cadre de chambres (et cuisine commune) que nous mettons à disposition de cinéastes en résidence.
    Le reste de la vie ici est celle des marseillais : de pauvre richesse, de solidarité et de rébellion.
    Cordialement

  15. Mourad dit :

    bonjour Fatima…tu es une femme courageuse…un grand bravo ma chère amie….

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