En parlant de nouvelle ère

Cela fait maintenant un an que j’ai créé un blog pour mettre en place un outil pédagogique au service des militant-es du Front de Gauche, outil qui répertorierait divers argumentaires féministes. J’avais opté pour un nombre restreint de fiches thématiques plutôt que d’éditer régulièrement des articles qui rebondiraient sur l’actualité hélas florissante des attaques à l’encontre des droits des femmes, et celle plus modeste de ses conquêtes.

Je me suis trompé, car cette méthode m’a amenée à laisser languir le blog en ne l’approvisionnant que de rares liens à l’occasion de la tenue de telle réunion, de la naissance de telle production programmatique, de l’organisation de tel événement du Front de Gauche, sans que mon travail n’aie l’occasion d’irriguer mes propres réflexions et le contenu du blog lui-même. De ce fait, vous n’avez été que rarement importuné-e par des notifications vous signalant la publication d’un nouvel article.

Or comme l’ère (socialiste ?) nouvelle qui vient d’éclore et d’engloutir le règne de Sarkozy dans le passé nous incite au changement, j’ai résolu d’y remédier en vous livrant désormais mes analyses et mes réflexions au fur et à mesure que l’actualité ou que leurs mouvements spontanés me les inspireraient.

D’aucun pense aujourd’hui que l’égalité entre les femmes et les hommes est, sinon parfaitement acquise, du moins très avancée en Occident. Il n’y aurait qu’à voir la situation autrement plus délicate de celles qui, du fait que leurs pays se réfèrent toujours aux arrêts des vérités révélées dont on peut dire qu’elles ne réservent pas aux deux sexes les mêmes fonctions ni les mêmes privilèges, se voient dénié le droit à disposer de leurs corps, de leurs déplacements, de leurs choix de vie, de leur liberté et encore plus de leur liberté sexuelle. Elles sont en conséquence si loin de la totale liberté dont jouiraient les femmes de notre continent que leur infortune disqualifie aux yeux de beaucoup les murmures des nôtres.

Ainsi, la dernière génération de femmes en France a grandi fascinée par le mirage d’une bataille déjà remportée, d’une dignité totalement garantie, d’une liberté entièrement acquise. Elles ont eu droit à une scolarité, décroché des diplômes, travaillé sans l’autorisation d’un père ou d’un mari, joui d’une vie sexuelle autonome, bref elles ont apparemment vécu en femmes libres dans un monde égalitaire.

Du sexisme ordinaire qui se manifeste parfois dans l’espace public ou au travail, elles ont fait des incidents sans importance, des comportements à mettre sur le dos de l’indélicatesse de tel patron, de la goujaterie de tel importun dans la rue, de la misère sexuelle de tel délinquant, de la psychopathie de tel agresseur…

Coups de malchance ? Accidents de parcours ? Suite de mésaventures dont personne n’est vraiment responsable ? Jusqu’à quand ? Jusqu’au jour où autour d’un livre, d’une conférence, d’une discussion entre amies, certaines se sont rendu compte que beaucoup de femmes souffraient exactement des mêmes importunités, du même dénigrement, des mêmes bâtons dans les roues, et qu’il y avait peut-être quelque chose de systémique là-dessous.

Le but de ce blog est donc de convaincre que, derrière la thèse improbable d’une incapacité générale des femmes à affronter la vie de la même manière que les hommes, à être élues, à être payées aussi bien, à connaitre la même progression de carrière, à être tranquilles dans l’espace public, se cache un système bien plus structuré qu’on ne pense !

Bref, si vous pensez que vous êtes moins bien payée que Jacques parce que vous êtes trop nulle, que vous êtes sifflée dans la rue à cause de votre décolleté, et que votre copain aurait bien aimé faire le ménage si ce n’était la maniaquerie de vos hormones féminines qui le préviennent toujours, ce livre est fait pour vous !

Car pour voir l’histoire avec son plus grand H, le constat est plus global qu’on ne pense : des décennies après le droit d’éligibilité des femmes en France, on ne compte que 26,6% de femmes députées à l’Assemblée Nationale. Des décennies après la loi Roudy sur l’égalité professionnelle, les inégalités salariales s’élèvent toujours à 27%. Et bien que la liberté sexuelle soit acquise, bien qu’on apprenne aux filles et aux garçons que le désir doit être mutuel et le plaisir partagé, nous comptons 75 000 femmes violées par an en France, pour ne parler que des femmes majeures.

Alors, pourquoi ? Pourquoi l’égalité n’est-elle aujourd’hui, comme vous le démontreront les données chiffrées de mes articles, qu’une illusion décevante ? Pourquoi l’égalité des droits est-elle aussi bien gravée dans les lois que bafouée dans la réalité ? La bataille est-elle vraiment finie en France contre ce vieux monstre sanguinaire, le patriarcat, qui a pendant des siècles laissé dérouler ses racines dans toutes les sphères de la société au fur et à mesure que celle-ci évoluait et se constituait, corrompant les représentations, imprégnant l’idée qu’on se fait de la place de chacun dans les sphères publique et privée, en dépit des sérieux coups de hache que lui a assené le Mouvement de Libération des Femmes ?

Certes, il existe en France des femmes cadres, des ouvrières, des femmes en situation de grande précarité ou de grande richesse, des femmes issues de l’immigration ou non, des lesbiennes et des hétérosexuelles. Mais quelle que soit leur situation, le fait d’être femmes les placera, de par leur sexe, du côté des discriminées dans l’une ou l’autre sphère quand celles-ci ne se cumulent pas. Toute femme, quelle qu’elle soit, ne peut vivre totalement à l’abri du joug des diverses mécanismes de la domination d’un sexe sur l’autre, à savoir que les principales caractéristiques de cette domination sont qu’elle est universelle, qu’elle existe depuis toujours et qu’elle concerne une majorité de la population.

Si les inégalités sont encore énormes, elles ne crèvent en général que les yeux qui veulent bien les sonder par affinité avec la cause féministe. Sinon, c’est la loi des œillères ! Une ombre tenace les plonge dans l’ignorance et l’indifférence des autres, trahissant non seulement une grande tolérance envers les inégalités de sexes, mais nous rappelant aussi à quel point ce grand moment de bouleversement de la société française est récent au regard de l’histoire ! Ce n’est réellement qu’à partir des années 70 qu’un grand arsenal de lois égalitaires fut petit à petit grappillé, comme l’illustre ce rapide historique :

En 1804, conformément au Code Napoléon, toute femme était considérée en France comme une mineure placée sous la tutelle de ses parents, puis de son époux. Une quarantaine d’années plus tard, seul le suffrage universel masculin est instauré, et il faudra attendre : 1938 pour que la loi reconnaisse aux femmes une capacité juridique restreinte ; 1944 pour qu’elles acquièrent le droit de vote et d’éligibilité ; 1946 pour que le préambule de la Constitution française pose le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes ; 1965 pour qu’elles puissent ouvrir un compte en banque et travailler sans l’autorisation de leurs maris ! Eh oui, nous parlons bien d’une ère que les grands-mères de certains d’entre nous ont connue !

Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette conquête a connue une grande accélération à partir du moment où les femmes sont devenues électrices, attendu que les politiques ne pouvaient plus se passer de leur suffrage et fermer l’oreille à leurs doléances.

1967, année d’obtention du droit à la contraception avec la loi Neuwirth, ouvrit le bal à une décennie de victoires ! Un an plus tard, Anne Zelensky, qui préside l’association « Féminin, masculin, avenir », organise une grande réunion à la Sorbonne occupée en mai 68. Deux ans plus tard encore, un premier meeting du futur « Mouvement de Libération des Femmes » a lieu à l’université de Vincennes. En 1970, la mère devint l’égale du père en matière d’autorité parentale ; une dizaine de féministes ont déposé une gerbe à la femme du soldat inconnu sous l’arc de triomphe en solidarité avec la grève des américaines qui célébraient le 50ème anniversaire de leur droit de vote ; un n° spécial de la revue « partisan » porta le nom de « Libération des femmes, année zéro » rassemblant un assortiment de témoignages anonymes et de textes féministes ; et un autre texte parut dans la revue « L’idiot international » nommé « Combat pour la libération de la femme », cosigné par Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson et Monique Wittig, celle-là même qu’on avait vu porter sous l’arc de triomphe une banderole où on pouvait lire « un homme sur deux est une femme ».

Dans « Libération des femmes, année Zéro », on pouvait lire ces mots enthousiasmants : 

«Le phénomène n’est pas limité aux Etats-Unis. Partout en Europe occidentale, simultanément depuis plus de deux ans, en Angleterre, en Hollande, en Suède et au Danemark, en Allemagne, en France, maintenant en Italie, des groupes de femmes se sont spontanément formés pour réfléchir aux moyens de lutter contre leur oppression.»

Trois grands événements eurent encore lieu en 1971, où la loi rendit obligatoire l’égalité salariale pour un même travail, où Simone de Beauvoir rédigea le fameux manifeste des 343 femmes qui affirmaient avoir avorté, et où sortit le premier des six numéros du journal « le torchon brûle ».

En 1972, le procès de Bobigny réussit à faire de la question du droit à l’avortement un grand débat de société, entrainant la vague d’avortements militants et clandestins organisés par le MLAC dès l’année suivante, et le soutien de 331 médecins qui rendirent public un manifeste pour le droit à l’avortement. Cette grande agitation médiatique et militante aboutit en 1974 au vote de la loi Veil qui autorisera l’Interruption Volontaire de Grossesse, sous certaines conditions toutefois.

Par ailleurs, la création d’un premier secrétariat d’état à la condition féminine aidera à remporter d’autres victoires, parmi lesquelles nous pouvons compter la libéralisation du divorce et l’interdiction de toute discrimination sexuelle dans le monde du travail en 1975 ; la loi Roudy qui réaffirme le principe de l’égalité dans tout le champ professionnel en 1983 ; la condamnation du viol entre époux par Arrêt de la Cour de cassation en 1990 ; la répression par la loi du harcèlement sexuel au travail et des violences conjugales en 1992 ; ou encore la réforme de la Constitution qui favorisera l’égal accès des hommes et des femmes aux mandats électoraux et aux fonctions électives en 1999, complétée par la loi de 2000 sur la parité.

Si la conquête des lois égalitaires fut bravement menée par nos ainées lors des dernières décennies, notre mission consiste aujourd’hui à les faire appliquer, et ce n’est pas une mince affaire ! Le tableau que je viens de brosser a beau avoir des airs triomphants, chacun de ces succès dut rapidement affronter de nouvelles attaques. Même le droit à l’IVG, ce droit originel de l’émancipation des femmes, est aujourd’hui grandement menacé par les fermetures massives de centres d’IVG que provoque la restructuration de l’hôpital public. Pour ce qui est de l’égalité professionnelle, pas moins de six lois ont été votées depuis 1972, année de l’inscription de l’égalité de rémunération entre les femmes et les hommes dans le code du travail, sans compter la ribambelle de décrets, de transpositions de directives européennes ou d’accord interprofessionnel… en vain ! Bref, les défis sont encore gigantesques et nous devons à nos ainées comme à nous-même de les relever aussi bravement qu’elles l’ont fait.

Je suis évidemment convaincue que la volonté politique a un rôle capital à jouer pour reconnaitre, rendre visible et donner des débouchés concrets à la lutte féministe, pourvu que les lois qu’elle produit soient bien pensées et correctement appliquées. Elle doit pour cela s’emparer de tous les trésors d’analyses sociologiques, ethnologiques, philosophiques ou universitaires qui ont été faites à ce sujet pour mener notre combat avec la hargne et la combativité que son enjeu mérite. Car bien qu’on doive grandement aux mobilisations des années 70 d’avoir gagné les droits que j’ai énumérés, ceux-ci ont aussi été gagnés grâce à la gauche qui leur a offert, dans les années 80, un débouché. Aujourd’hui, la crise a tellement labouré dans les flancs du fossé des inégalités femmes-hommes que les féministes seraient bien inspirés d’en profiter pour réorienter les projecteurs elles. C’est si vrai qu’à l’annonce de l’exorbitant écart qui existe entre les pensions des femmes et des hommes pendant le mouvement des retraites de 2010, 38%, la droite s’est sentie obligée de communiquer en arguant que sa réforme allait faire reculer les inégalités, c’est-à-dire en mentant comme une arracheuse de dents !

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Rochex Nellie dit :

    Lutter et lutter encore pour vivre ne pas rester attentives rien ne nous a jamais été donné nous leur avons arraché ! Inspirer vous du film « La source des femmes » Une ancienne

    1. boubker ben omar dit :

      La source des femmes est à voir et revoir. Ce film m’a inspiré la réflexion suivante: quelle différence entre le regard des hommes sur les femmes de leur douar et celui de leurs homologues parisiens, new-yorkais, moscovites ou d’ailleurs ? Retour aux Structures élémentaires de la parenté de C.L.Strauss.

  2. TROMBINI Bruno dit :

    Bravo Fatima de remettre la lutte des femmes dans un contexte historique, ça permet de relativiser un peu et de comprendre ce qui se passe dans d’autres cultures, d’autres sociétés qui ne sont qu’aux balbutiements de la liberté individuelle !

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