MME MLLE : De la pureté des vrai-e-s féministes

Comme le savent celles et ceux qui consultent les « médias de masse », Osez Le Féminisme y ayant une place particulièrement résonnante, nous avons lancé depuis quelques jours la campagne « Mademoiselle, la case en trop » aux côtés des Chiennes de gardes pour réclamer la suppression de la case « Mademoiselle » dans les formulaires administratifs et autres supports où l’on demande quelle civilité utiliser. Cette campagne est l’aboutissement militant d’une réflexion bien plus profonde et plus globale sur la place que tient « Mademoiselle » dans le quotidien des femmes, les raisons pour lesquelles elle s’agrippe encore à la langue française, et ce que cela dit de notre société.

Certaines personnes ont voulu, comme d’habitude, nous faire des leçons de « vrai féminisme ». Je présume, au vu du nombre de camarades qui m’ont expliqué qu’il fallait se concentrer sur des thèmes plus sanguinolents, qu’on sera plus nombreux-ses que d’habitude aux prochaines manifestations contre les fermetures de centre IVG, contre les violences faites aux femmes ou les inégalités salariales… #onpeutrever

Beaucoup d’internautes se sont posé des questions sur la pertinence de notre mobilisation. Je tiens d’abord à dire aux hommes qu’ils ont sans doute un peu de mal à mesurer le caractère intrusif de cet usage. Combien de fois, dans le courant de leur vie, ont-ils été sommés, dans la rue, face à un inconnu, à une commerçante ou à une administration, de signifier s’ils étaient mariés ou pas ?

Sans doute très peu de fois, car cette espèce d’inspection qui plonge sa sonde dans un pan de notre vie privée, notre statut marital, n’intervient les concernant qu’à de très rares occasions. La question peut émerger autour d’un verre avec une femme/homme qui leur demande s’ils sont libres ; dans la bouche de quelqu’un qui leur fait passer un entretien d’embauche ; d’une nouvelle amitié… Mais en tant que femme, ça nous arrive tout le temps ! Que ce soit la commerçant du coin, le serveur au café, l’administrateur qui nous fait remplir un papier, on a toujours droit au « madame ou mademoiselle ? » qui nous incite à signifier si nous sommes mariées ou pas. Et à chaque fois qu’on répond « Madame », on a aussitôt droit au « Ah, vous êtes mariée ? » et on pense très fort dans notre intérieur « mais enfin, je ne vous connais pas ! »

Comment pouvons-nous affirmer nos exigences en matière d’autonomie ou de droit à disposer de son corps, quand tout un pays nous renvoie, à travers des documents officiels, à une distinction qui continue à séparer les femmes en deux catégories, les pas (encore) mariées et celles qui le sont (déjà), en les rendant encore et toujours dépendantes de leur rapport présumé à un homme ? C’est d’autant plus grave qu’on ne remarque même plus l’asymétrie entre l’unique case des hommes, et la double case des femmes.

Pourtant, les féministes ne cessent d’analyser l’effet des jouets pour enfants, des livres pour enfants, de tout ce qui forge leur éducation ou construit l’image qu’elles et qu’ils ont d’elles et d’eux-mêmes. N’est-ce pas naïf de croire qu’un tel usage n’a nulle influence sur leur vision de leur sexe et de leur trajectoire de leur vie, quand on appelle les petits garçons « Monsieur » dès le plus jeune âge, sans leur donner à voir une espèce de futur palier qu’il faut franchir pour accéder à une nouvelle étape de leur vie à travers le changement d’appellation, tandis qu’on appelle les petites filles « mademoiselle » et qu’elles comprennent assez tôt, en voyant les adultes féminines se faire appeler différemment, que pour mériter la case Madame, il faudra passer par le mariage ?

C’est bien connu, les combats les plus petits sont souvent les plus difficiles à défendre, en particulier quand ça touche les droits des femmes, ces dernières étant toujours intimées de justifier l’importance et l’opportunité de leurs combats. L’histoire de la remise en cause de la légitimité de nos luttes est aussi vieille que l’histoire de nos luttes elles-mêmes.

Quand on a eu le droit de vote, ils se sont écrié « Ah c’est bon, maintenant elles ont l’égalité, elles vont arrêter de nous embêter ! »

Quand on a eu obtenu le droit à la contraception et à l’avortement, ils se sont encore écrié « C’est bon, elles ont l’égalité ». De même pour l’égalité salariale, la parité, etc.

Or des décennies plus tard, les femmes ne constituent toujours que 18,5% des député-es à l’Assemblée Nationale, sont un certain nombre à devoir avorter à l’étranger suite aux fermetures des centres d’IVG en France, et gagnent 27% de salaire en moins que leurs congénères.

Personne n’oserait contredire que, sur les papiers administratifs et dans la vie, « Mademoiselle » est un mot discriminatoire. La distinction ne concerne que les femmes et touche à un détail de leur vie privée, tandis que les hommes sont appelés Monsieur toute leur vie, quel que soit leur âge, leur vie privée, leur statut marital ou leur paternité, et personne ne conteste que « damoiseau » est un terme désuet et ridicule dont on ne saurait discuter de la réhabilitation.

Il y a des combats plus urgents à mener aujourd’hui ? Chiche ! Osez Le Féminisme sera là pour le faire, comme elle le fait les 8 mars et les 1er mai. Raison de plus pour que ce gouvernement ne nous fasse pas perdre trop de temps avec cette histoire. Finissons-en, abolissons-la comme nos voisin-es allemand-es, anglai-es ou canadien-nes etc. et n’en parlons plus !

Publicités

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Un avis d’anthropologue qui comprend la démarche mais exprime quelque réserve http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/feminicide-nest-pas-neutre-en-querelle.html

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s