MME MLLE : De la pureté des vrai-e-s féministes

Comme le savent celles et ceux qui consultent de temps en temps les « médias de masse » (rime avec Vade retro, satanas !), puisqu’il faut reconnaître qu’Osez Le Féminisme a plus de bonheur que d’autres associations pour y trouver une place résonnante, nous avons lancé depuis quelques jours une campagne appelée  « Mademoiselle, la case en trop » aux côtés des Chiennes de gardes pour réclamer – enfin – la suppression de la case « Mademoiselle » dans les formulaires administratifs et autres supports où l’on demande aux citoyen-ne-s quelle civilité utiliser. Je dis « enfin » car la France fait ici figure d’élève retardataire par rapport à bien d’autres pays où cette suppression a déjà eu lieu. Cependant, cette campagne est l’aboutissement militant d’une réflexion bien plus profonde et plus globale sur la place que tient « Mademoiselle » dans le quotidien des femmes, les raisons pour lesquelles elle s’agrippe encore à la langue française, et ce qu’elle peut révéler de notre société.

Je mets de côté les réflexions par trop intraitables de quelques personnes qui, comme d’habitude, ont voulu nous faire des leçons sur ce qu’était « le vrai féminisme ». Je présume, au vu du nombre de camarades de gauche élargie qui m’ont expliqué qu’il fallait se concentrer sur des thèmes un peu plus sanguinolents, qu’on sera beaucoup plus nombreuses et nombreux aux prochaines manifestations contre les fermetures de centre IVG, de maternités, ou contre les inégalités salariales… #onpeutrever

Il est cependant vrai que beaucoup d’internautes se sont posé des questions sur la pertinence de notre mobilisation autour d’un (épi)phénomène qui a visiblement des conséquences moins dramatiques que les violences faites aux femmes ou que les inégalités sociales. Je tiens d’abord à dire aux hommes qui se les sont posé qu’ils ont, sans doute, un peu de mal à mesurer l’ampleur du caractère intrusif de cet usage dans notre vie. Peuvent-ils seulement nous dire combien de fois, dans le courant de la semaine précédente (par exemple) ont-ils été sommés, que ce soit dans la rue, face à un inconnu, à une commerçante ou à une administration, à signifier s’ils étaient mariés ou pas ?

Sans doute jamais, ou très peu de fois, car cette espèce d’inspection indiscrète qui plonge sa sonde dans un pan de notre vie privée, en l’occurrence  notre statut marital, n’intervient les concernant qu’à de très rares occasions. La question peut émerger autour d’un verre galant avec une femme ou un homme qui leur demande s’ils sont libres ; de la bouche – et encore – de quelqu’un qui leur fait passer un entretien d’embauche ; ou encore d’une nouvelle amitié qui s’aventure à poser des questions sur leur vie privée. Eh bien, qu’ils se le tiennent pour dit : en tant que femme, ça nous arrive tout le temps ! Que ce soit la commerçante du coin, le serveur dans un café, ou l’administrateur qui nous fait remplir le plus banal des papiers, on a toujours droit au « madame ou mademoiselle ? » qui nous incite donc à signifier si nous sommes mariées ou pas. Et à chaque fois qu’on répond « Madame » (surtout si on est assez jeune) on a aussitôt droit au « Ah oui, vous êtes mariée ? » et on pense très fort dans notre intérieur « mais enfin, je ne vous connais pas !! »

Il est vrai que bien d’autres attaques d’ordre social, qu’OLF combat d’ailleurs avec même hargne, frappent aujourd’hui les femmes dans leurs droits et dans leur quotidien, mais comment pouvons-nous affirmer devant tout le pays nos exigences en matière d’autonomie ou de droit à disposer de son propre corps, quand ce pays nous renvoie sans cesse, à travers ses documents officiels, à une distinction qui continue à séparer les femmes en deux catégories, celles qui ne sont pas (encore) mariées et celles qui le sont (déjà), et en les rendant encore et toujours dépendantes de leur rapport présumé à un homme ? C’est d’autant plus grave qu’on ne remarque même plus, et les fonctionnaires de notre République dite égalitaire les premiers, l’asymétrie entre l’unique case qui concerne les hommes, et la double case qui concerne les femmes et surtout leur rapport ou pas à un homme.

Pourtant, les féministes et les sociologues ne cessent d’analyser l’effet des jouets, des livres pour enfants, de tout ce qui accompagne leur éducation ou de ce qui construit l’image qu’elles et qu’ils ont d’elles et d’eux-mêmes, entre autre en tant que fille ou que garçon. N’est-ce pas bien naïf de croire que ça n’a nulle influence sur leur vision de leur sexe et de la trajectoire de leur vie, quand on appelle les petits garçons Monsieur dès leur plus jeune âge, sans leur présenter à l’horizon une espèce de palier qu’il leur faudra franchir pour accéder à une nouvelle étape de leur vie à travers le changement d’appellation, tandis qu’on appelle les petites filles « mademoiselle » et qu’elles comprennent assez tôt, en voyant leurs mamans, leurs tantes, bref les adultes féminines qui les entourent se faire appeler différemment, que pour mériter la case Madame, il fallait passer par le mariage ? Ce dernier devient par conséquent à leurs yeux un passage obligé de leur trajectoire de vie et de leur projection dans l’avenir, et les hommes se posent beaucoup moins la question de l’accomplissement de leur vie d’homme à travers l’étape du mariage.

C’est bien connu, les combats qui semblent les plus petits à mener sont souvent les plus difficiles à défendre, et en particulier quand ils touchent les droits des femmes, ces dernières étant toujours intimées de justifier l’importance et l’opportunité de leurs combats. L’histoire de la remise en cause de la légitimité de nos luttes est aussi vieille que l’histoire de ces luttes elles-mêmes. Quand on a eu le droit de vote, ils se sont écrié « Ah c’est bon, maintenant elles ont l’égalité, elles vont arrêter de nous embêter ! » ; quand on a eu obtenu le droit à la contraception et à l’avortement, ils se sont encore écrié « C’est bon, elles n’ont plus à hurler maintenant, elles ont l’égalité », pareil pour les droits touchants à l’autonomie professionnelle etc. Il n’empêche que des décennies plus tard, les femmes ne constituent toujours que 18,5% des député-e-s à l’Assemblée Nationale, sont un certain nombre à devoir avorter à l’étranger suite aux fermeturesdes centres d’IVG en France, et gagnent 27% de salaire en moins que leurs congénères. Mais on n’accorde toujours pas de crédibilité à la persistance de leurs gémissements.

Personne n’oserait contredire que, sur les papiers administratifs et même dans la vie, « Mademoiselle » est un mot tout simplement discriminatoire. La distinction ne concerne que les femmes, elle touche à un détail de leur vie privée à laquelle elles sont sans cesse renvoyées, tandis que les hommes sont appelés Monsieur toute leur vie, quels que soient leur âge, leur vie privée, leur statut marital ou leur paternité, et personne ne conteste non plus que « damoiseau » soit dès longtemps engouffré dans une irrévocable désuétude ni ne réclame sa réhabilitation. Enfin, à celles qu’on a convaincu que le terme était flatteur, rappelons que « Oiselle » est définie dans le dictionnaire comme voulant dire « oiseau femelle » ou « jeune fille niaise ».

Il y a des combats plus urgents à mener aujourd’hui ? Chiche, et Osez Le Féminisme sera là pour le faire, comme elle a été là pendant les ribambelles de 8 mars, de 1er mai, de manifestations pour le droit à l’avortement ou pour sauver les maternités, nous l’avons encore montré il y a quelques jours en battant le pavé pour défendre la Maternité des Lilas. Raison de plus pour que ce gouvernement ne nous fasse pas perdre trop de temps avec cette histoire de cases désuètes. Finissons-en, abolissons-la comme nos voisin-e-s allemand-e-s, anglai-e-s ou canadien-ne-s etc. et qu’on n’en parle plus !

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Un avis d’anthropologue qui comprend la démarche mais exprime quelque réserve http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/feminicide-nest-pas-neutre-en-querelle.html

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