Les femmes dans la galère, les femmes dans la misère !

Le sujet de la précarité et des inégalités salariales est un fil rouge très précieux pour comprendre la place des femmes sur le marché du travail, mais aussi la manière dont elles sont perçues dans chaque société. Il dévoile à la fois les logiques sociales qui traversent – dans le sens premier – leur autonomie, et tout ce qui touche aux représentations culturelles, aux pratiques sociales et aux rapports de sexe dans les sphères publique et familiale.

Celles et ceux qui ont fait ces analyses ont trop longtemps séparé les problématiques du marché du travail et celles des inégalités, détail qu’ils ont tendance à considérer comme un phénomène un peu parallèle, une sorte de retard à rattraper qui n’a en soi rien de significatif, alors que c’est un des gros boulons du système comme j’essaierai d’en faire la démonstration ici. Aborder la question de l’emploi des femmes, c’est faire de l’égalité professionnelle un enjeu certes économique et social, mais surtout politique et idéologique, tant la capacité réelle et symbolique des femmes à avoir accès à l’emploi – et les conditions dans lesquelles elles peuvent l’exercer – révèlent leur place dans chaque culture et à chaque époque.

Ce n’est qu’en 1965 que les femmes ont eu le droit de travailler sans l’autorisation de leurs maris en France (Dessin : Fatima-Ezzahra BENOMAR)

L’histoire nous rappelle constamment que les femmes ont toujours travaillé, toujours et partout. Il n’empêche qu’on a assisté ces cinq dernières décennies à une féminisation du « Salariat » et à une croissance spectaculaire de l’activité féminine. Celle-ci n’a cessé de progresser depuis lors, et ni la pénurie d’emploi, ni la baisse de la croissance, ni la montée d’un chômage massif n’a pu l’arrêter. Au début des années 60, il y avait 13,2 millions d’hommes actifs contre 6,6 millions de femmes. Aujourd’hui, on a 14,7 millions d’hommes et 13,4 millions de femmes… C’est dire combien la croissance des pays européens s’est énormément construite grâce à l’entrée des femmes dans le monde du travail.

Et pourtant, cette parité ne rime pas du tout avec égalité. Le paradoxe est sans doute le mot clé de cette conjoncture. Il y a plus de femmes actives, salariées, instruites, mais aussi plus de chômeuses, de précaires et de salariées en sous-emploi. De même, comme je l’ai rappelé dans mon article consacré à la précarité des jeunes filles, elles ont beau représenter 59% des bachelier-e-s  et des étudiantes à l’université, elles sont moins bien payées que les hommes, ont des carrières professionnelles plus stagnantes, connaissent un sur-chômage et un sous-emploi continuels, sans oublier le phénomène le plus fâcheux pour elle, la ségrégation des emplois. Les millions de femmes qui ont grossi les chiffres du salariat ont plutôt eu tendance à rejoindre des secteurs déjà féminisés, et sont restés concentrés dans un petit nombre de métiers traditionnellement féminins.

On a toujours un peu l’impression que les choses s’arrangent d’elles-même avec le temps, et qu’il y a une pente naturelle vers l’égalité, or nous connaissons bien au contraire une aggravation de cette concentration des emplois féminins. En 1983, les 6 catégories socioprofessionnelles les plus féminisées rassemblaient 52% des femmes, or on atteint 61% en 2002. Si certaines ont pu accéder à des professions qualifiées, le plus gros des troupes n’a écopé que de métiers peu valorisés et bien moins rémunérés, concentrés dans les secteurs du tertiaire, ce qu’on peut appeler Le salariat d’exécution précaire.

(Réalisation / Montage : Fatima-Ezzahra BENOMAR)

Pour ce qui est des écarts de salaire entre les femmes et les hommes, le principe d’Égalité est bien évidemment inscrit dans toutes les législations en Europe… mais il n’existe nulle part ! Il n’y a ni travail ni salaire égal dans aucune société dite égalitaire, et les femmes restent significativement bien moins payées que les hommes.

Nous avons plusieurs façons de chiffrer les inégalités salariales :

  • Toute chose égale par ailleurs  comme disent les économistes – si on prend deux cas jumeaux, c’est-à-dire une femme et un homme qui ont le même âge, ont fait les mêmes études, travaillent dans la même entreprise et sont sur le même poste de travail, il faut compter en moyenne un écart de salaire de 10%, ce que ces mêmes économistes appellent le résidu, la boite noire de la discrimination pure et dure.
  • Si on regarde maintenant les salaires horaires, ce qui écarte tout ce qui est prime ou treizième mois, le chiffre est de 13%.
  • Si on ne compte pas le temps partiel pour ne calculer que les écarts de salaire entre les personnes qui travaillent à temps complet, et là je prend en compte les salaires annuels, l’écart gonfle à 19%.
  • Enfin, si on calcule l’ensemble de ces écarts, on peut dire qu’en France, aujourd’hui, tout temps de travail confondu, en comparant le salaire moyen des femmes et le salaire moyen des hommes, l’écart s’élève à 27%.


Bien entendu, on ne peut raisonnablement pas se contenter du premier chiffre puisque, justement, tout est « inégal » par ailleurs, ou plutôt rien n’est égal par ailleurs. « À travail égal salaire égal » est inopérant dans une société où le travail égal n’existe pas. Les 10% permettent certes d’analyser les effets de la discrimination directe et gratuite, mais les autres chiffres donnent des clés fondamentales pour appréhender le phénomène le plus dangereux, celui de la ségrégation. Pour finir sur une image rigolote par rapport aux inégalités salariales (façon de parler), c’est un peu comme si à partir de 15h, une femme travaillait gratuitement dans une entreprise par rapport à son collègue masculin.

Aujourd’hui, la majorité des femmes doivent en plus cumuler activité professionnelle et travail ménager, même si je vais commencer cette analyse depuis un angle positif. Au début des années 60, le taux d’activité des femmes en âge d’avoir et d’élever des enfants (c’est-à-dire entre 25 et 49 ans) était de 40%. Il est aujourd’hui de plus de 80%, et c’est plutôt une bonne chose, car c’est une transformation radicale du rapport des femmes à l’agencement de la vie familiale et professionnelle. Aujourd’hui, on peut dire que les femmes ne s’arrêtent plus de travailler lorsqu’elles ont des enfants, ce qui constitue une grosse rupture culturelle par rapport aux normes sociales antérieures. Il est aujourd’hui considéré comme étant normal pour une mère de famille de travailler, alors qu’il était il y a quelques décennie normal qu’elle s’arrête à la naissance du premier enfant.

Je rajoute enfin un paragraphe sur le temps partiel car c’est l’un des grands drames des femmes salariées en France. Le développement du temps partiel a lourdement pesé sur le maintien et même le renforcement des écarts de salaire entre les femmes et les hommes. Partout en Europe, le temps partiel est largement l’apanage des femmes, et cela ne varie pas dans le temps. Il y a dix ans, il y a vingt ans, il y a trente ans, il y a cinquante ans, partout où il existe, il a toujours été féminin. Ce qui le rend difficile à analyser, c’est qu’il recouvre des réalités sociales très diverses. S’il s’agit pour certaines d’une décision individuelle de réduction du temps de travail, pour d’autres, de plus en plus nombreuses aujourd’hui, on est obligés de remarquer que des secteurs entiers de l’économie multiplient les offres d’emploi à temps partiels et les imposent aux postulantes. C’est la forme la plus marquée du sous-emploi féminin en Europe. Près de 83% des concernés sont des femmes.

Contrairement à une idée reçue, il ne concerne pas forcément les femmes en âge d’avoir et d’élever des enfants. Dans l’Europe des 15, c’est parmi les femmes de plus de 50 ans que les pourcentages sont les plus élevés, et c’est dans la tranche des 25 et 49 que le taux d’emploi à temps partiel et le plus bas en France. Les postes sont pour l’essentiel peu qualifiés et concentrés dans quelques activités comme le commerce, le nettoyage, la grande distribution ou l’hôtellerie. Les horaires de travail y sont particulièrement difficiles, les salaires désespérément bas, avec au menu travail de week-end, en soirée, horaires très éclatées obligeant des femmes à travailler deux heures le matin, trois heures l’après-midi, et donc à errer entre-temps dans la villes. Ces horaires changent d’un jour sur l’autre ou d’une semaine sur l’autre. C’est l’une des dérégulations les plus fortes qui soient du marché du travail ! Quand on ne sait pas combien de temps et combien d’heures on va travailler au début du mois, à quelle heure on commence et à quelle heure on finit, et surtout ce qu’on va gagner à la fin du mois, je ne vous dis pas l’angoisse !

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. sofian dit :

    Avec vous tout les sujets tournent à l’obsession féministe,c’est regrettable au lieu de diviser les hommes et les femmes(au sujet des rapports hommes-femmes) vous feriez mieux de mener des combats autres pour l’unité entre les hommes,surtout dans le contexte actuel français…..
    Je n’apprécie pas vos idées,mais j’apprécie l’artiste malgré tout!

    1. fatimabenomar dit :

      Ce n’est pas une obsession mais le thème du blog : « Réflexion sur la gauche et sur le féminisme » comme indiqué sur ma bannière.
      Si vous n’aimez pas les analyses féministes, je vous conseille d’éviter des blogs qui sont dédiés à ce combat ^^

  2. Annie dit :

    @sofian : êtes vous femme ? vous aimez donc être traitée inégalement avec les hommes. Les trouvez-vous supérieurs à nous ? et donc récompensés à bon droit… et les femmes ces imbéciles, pourquoi en effet les traités comme ces êtres supérieurs qu’ils sont et nous le démontrent journellement, par exemple en leur tapant dessus, ou les tuant, en Inde les brûlant vives, en Iran les tuant pour infidélités… supposées car il suffit d’avoir osé parler à un autre autre hommes… et moi j’ai connu le temps ou pour travailler et avoir un compte en banque il me fallait la permission d’un homme « responsable » de moi… les lois ne tombent pas du ciel
    pour en revenir aux choses sérieuses : et nous élevons les enfants (très souvent seules) qui subissent donc tout ça. Personne n’a l’air d’en avoir conscience.

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