RETRAITES : l’addition est salée

Ce qui est pratique avec le mouvement des retraites de 2010, c’est que je m’échine beaucoup moins à convaincre mon entourage de l’existence des inégalités sociales entre les femmes et les hommes. Avant, quand je parlais des écarts de salaire de 27% et des 80% de travailleurs pauvres qui sont des femmes, on hochait la tête, levait le menton, esquissait des sourires incrédules, et était à deux doigts de rétorquer « Non mais tu parles de la France ou du Maroc, là ? »

Et puis, il y a eu le mouvement contre la réforme des retraites ! Les organisations féministes ont bataillé pour faire entendre leur voix, et celle-ci a été entendue ! Pas un meeting national sans que la problématique des inégalités sociales de genre ne soit évoquée, d’abord par les féministes, puis par les représentant-e-s des partis, des syndicats ou d’autres associations qui prenaient la parole à nos côtés. En même temps, l’écart entre les pensions des femmes et des hommes est tellement caricatural (près de 40% !!) qu’il pouvait difficilement passer inaperçu ! Les médias se sont emparés du chiffre, même le gouvernement a dû s’exprimer là-dessus – en mentant comme un arracheur de dent, bien sûr – et en arguant que la réforme allait faire reculer ces inégalités.

Depuis, beaucoup de gens ont compris qu’au même titre que l’âge, la nationalité, la couleur de la peau, le niveau de formation ou l’origine sociale, le genre est un déterminant fondamental de la pauvreté en France. Quand 83% des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes, qu’elles travaillent dans des secteurs économiques moins rémunérateurs et qu’elles galèrent comme jamais pour grimper dans la hiérarchie des entreprises, il ne faut pas non plus écarquiller les yeux une fois qu’on solde les comptes en fin de carrière pour calculer les montants des pensions.

(Réalisation / Montage : Fatima-Ezzahra BENOMAR)

Les chiffres à avoir dans un coin de la tête :

  • Salaires : Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que les hommes.
  • Précarité : 80% des salarié-e-s payé-e-s en dessous du SMIC sont des femmes.
  • Plafond de verre : Les femmes n’occupent qu’un quart des postes d’encadrement des entreprises du secteur privé, alors qu’elles représentent près de 46% de la population active. Elles ne constituent que 7% des cadres dirigeants des 5000 premières entreprises françaises.
    Il y a environ 10 ans de décalage avec les hommes par rapport à l’ascension dans la hiérarchie d’une entreprise.
  • Temps-partiel : Dans un contexte de crise économique, le recours au temps partiel a été fortement encouragé par l’état. Dans des secteurs comme le commerce, le nettoyage ou les services à la personne, il constitue une forme permanente de gestion de la main d’œuvre.
    30% des femmes travaillent à temps partiel, contre 5,7% des hommes.

Du fait de toutes ces inégalités accumulées, et sans parler des fameux 38% d’écarts de pension :

  •  Plus de la moitié des retraitées touchent une pension inférieure à 900 euros.
  • Une femme sur trois part à la retraite à 65 ans, contre un homme sur vingt, pour ne pas subir de décote.
  • Parmi les retraités actuels du régime général, 39% des femmes ont validé une carrière complète, contre 85% des hommes.

(Réalisation / Montage : Fatima-Ezzahra BENOMAR)

Pour revenir au mouvement contre la réforme des retraites de 2010, le gouvernement avait allié passage en force et mensonges pour nous imposer une réforme qu’on était pourtant de plus en plus nombreuses et nombreux à désavouer. Comme quoi, ce n’était pas un problème de démographie (mot clé de la propagande gouvernementale), mais un évident problème de démocratie qui s’était posé et se pose encore dans le pays… Mensonges sur l’identité politique de cette réforme qu’on nous a présenté comme un moyen de sauver le système par répartition + Mensonges quand il a prétendu qu’il n’y avait pas d’autres moyens de sauver le système par répartition que de faire reculer l’âge légal de départ à la retraite, et d’allonger les durées de cotisation + Mensonges quand il nous a dit que ça se passait comme ça partout en Europe, et qu’il n’y avait pas moyen que ça se passe autrement !

Mais parmi tous ces mensonges, il y en avait un qu’il fallait particulièrement oser : C’est que la reforme des retraites allait améliorer la situation des femmes. Je ne sais pas où ce gouvernement a appris à compter, mais je vous propose de faire ensemble une petite équation des plus simples : A + B + C spécial : « La réforme des retraites va améliorer le sort des femmes ».

  • Nous avons en A : Les précédentes réformes de 1993 et de 2003, qui ont allongé la durée de cotisation, ont par là même aggravé les inégalités entre les femmes et les hommes puisqu’après chacune d’elles, les pensions des hommes ont été de 1,49 puis de 1,54 fois supérieures à celles des femmes. Face à ce constat, qu’a fait le gouvernement pour rattraper ces inégalités aggravées ?  Le retour aux 37,5 annuités ? Pas du tout ! Il a préconisé d’allonger encore la durée de cotisation !
  • Petit B : Aujourd’hui, une femme sur 3 part à la retraite à 65 ans, contre un homme sur 20. C’est-à-dire qu’il y a près de 7 fois plus de femmes que d’hommes qui attendent d’avoir atteint l’âge de 65 ans pour partir à la retraite ; je dis bien « attendent » puisque l’écrasante majorité d’entre elles ne vont même pas pouvoir travailler pendant ces 5 ans et vont juste poireauter dans la précarité et le chômage afin de ne pas subir de décotes. Qu’a fait le gouvernement pour combattre cet écueil ? 60 ans pour toutes et tous ? Eh non, il décide de reculer de deux ans encore l’âge légal de départ à la retraite ! … On est donc prévenu-e-s, ce sont évidemment les femmes qui vont encore une fois grossir les chiffres de celles et ceux qui doivent attendre 67 ans pour partir à la retraite.
  • Enfin, petit C : histoire de rendre hommage à une mesure révolutionnaire qui devait renverser cette situation catastrophique : Le gouvernement a proposé de prendre en compte les semaines de congés maternité dans le calcul des pensions. Vous savez combien de semaines une femme est sensée travailler dans sa vie ? 2080 au total ! Et comme elles ont en moyenne deux enfants, à raison de 16 semaines par enfant, on va au final prendre en compte 32 malheureuses semaines sur plus de 2000 semaines d’activité, ce qui va en gros augmenter les pensions des femmes de 1,6%.

En faisant nos petits comptes, on peut dire que l’addition est salée ! Ces femmes, qui se retrouvent en fin de vie professionnelle à toucher près de la moitié de la pension de leur voisin, alors qu’elles ont été comme eux à la même école laïque et républicaine, et qu’elles ont travaillé dans cette même république qui porte le mot « égalité » au milieu de son fronton, sont en bout de course réduites à subir la dépendance financière qui entraine la dépendance tout court.

(Dessin : Fatima-Ezzahra BENOMAR)

Face à cette précarisation aggravée, ce ne sont pas seulement nos concitoyennes mais toute la société qui en pâtit. Quand plus de la moitié de la population enchaine les contrats précaires et les salaires de misère, c’est l’ensemble des salarié-e-s qui sont tiré-e-s vers le bas. Quand des millions de femmes hésitent à sacrifier une partie de leurs maigres revenus pour répondre au RDV de la mobilisation sociale – bien qu’elles aient été nombreuses à avoir eu le courage de le faire pendant le mouvement – c’est toute notre capacité de résistance qui s’en trouve affaiblie.

Enfin, quand le patronnât et ses représentant-e-s qui pourtant ont une féministe à leur tête, c’est Parisot qui le dit <– IRONIE – IRONIE – quand le patronnât, au mois de mai incitait Sarkozy à passer à la retraite à 63 ans et demi, à quoi il a rétorqué qu’il ne ferait jamais une telle chose puisqu’il n’avait pas de mandat pour le faire ; quand Woerth empile mensonge sur mensonge en prétendant que les 38% de différence des pensions ont pour seule cause les inégalités salariales, parce qu’il n’est absolument pas disposé à affronter toutes les autres causes dont l’absence d’une réelle politique de sanction des entreprises qui perpétuent ces inégalités, ce n’est pas ça qui fera bientôt reculer les inégalités entre les femmes et les hommes !

Pour ce qui est des retraites, ce qui fera reculer les inégalités entre les femmes et les hommes, c’est la retraite par répartition, à taux plein, au moins égale au SMIC, la suppression du système de décote, et le rétablissement des cotisations patronales qui sont aujourd’hui exonérées.

Comme je l’ai dit en introduction, je ne suis pas sûre que nos concitoyennes et concitoyens étaient vraiment au courant de la gravité de ces inégalités il y a quelques mois, et je pense que la mobilisation sociale doit se féliciter d’avoir mis en avant cette question dans les médias et dans les meetings que nous avons organisé. C’est pourquoi je ne peux qu’inciter toute personne engagée dans les milieux associatifs, syndicaux ou partisans à prononcer, à porter le mot Féminisme, le mot d’un combat digne, difficile et courageux, qui a longtemps enduré le dénigrement et la moquerie, mais qui commence à recouvrir sa respectabilité.

Rappelons à ce gouvernement si peu fier de nos acquis sociaux qu’en 2010, nous aurions préféré fêter plus dignement les 40 ans du Mouvement de Libération des Femmes !

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