Une petite histoire de la gauche !

L’histoire de la gauche mérite de noircir autant de pages pour la relater qu’elle continue d’en écrire contre les éternelles mutations d’une droite conquérante et décomplexée, dévorant les territoires économiques, les institutions démocratiques et infestant l’idéologie dominante. J’espère vous offrir, malgré la concision que je vais me commander, autant de plaisir à découvrir cette note que j’en ai eu à la rédiger, grâce aux apports des nombreuses personnes engagées que j’ai rencontré au cours de ma jeune vie militante.

Pas simple de s’y retrouver, et beaucoup s’y perdent, qui ne savent même plus définir les fondamentaux de la gauche. La petite graine qu’ont semé ses fondateurs il y trois siècles est devenue un arbre imposant et s’est laissé pousser des branches. Certaines, trop aventureuses à notre goût, ont poussé le bout de leurs doigts par dessus le mur du voisin de droite. Raison pour laquelle je veux m’atteler à cet exercice de débroussaillement.

D’où viens-tu, « socialisme » ? Que penser de l’offensive médiatique qui affirme que le clivage « Droite Gauche » n’a plus de sens, qu’il n’est plus en phase avec les particularités de l’époque et qu’il faudrait gouverner au centre ? D’où vient que certain-e-s autour de moi m’assuraient déjà, avant 2012, que si la gauche passait au pouvoir, elle ne ferait pas mieux que la droite, ferait au moins pareil, voire même pire ?

Le socialisme est un humanisme :

La gauche plonge ses racines dans la philosophie des lumières, et puise sa tradition dans la Révolution française de 1789. Le socialisme n’en est pourtant pas le seul héritier. Son frère de lait, le libéralisme, qui représente une aile importante de la droite, est issu du même sein.

Pendant la Révolution française, nos ancêtres si je puis dire voulaient que le pouvoir appartienne à une collectivité, qu’il ne soit ni le privilège d’un individu comme le supposait l’absolutisme royal, ni celui d’une caste telle que la noblesse ou le clergé. C’est cette collectivité de citoyens libres qu’elle appelle Nation. La tradition des lumières est donc éminemment révolutionnaire, car elle affirme que le pouvoir réel appartient à des individus dotés de droits, que ces droits sont gravés dans une déclaration, et qu’il ne faudrait plus que ce pouvoir retombe entre les mains de quelques corps constitutionnels que ce soit.

L’humanisme de la gauche est aussi un rationalisme, puisqu’il s’élève contre l’arbitraire qui dominait la tradition monarchique et aristocratique en France. Dans son idéal de société, c’est l’Humain qui fait la société et non la société qui fait l’Humain. Je note que cette définition aurait largement dû faire jouir les femmes des futurs acquis démocratiques et sociaux du mouvement. Je continue. Tout citoyen devrait pouvoir modifier la société à travers des gouvernements représentatifs, et s’émanciper ainsi de la place que cette société lui a donné. Les pouvoirs n’étant plus absolus, ils doivent être séparés pour que seul prédomine celui de la collectivité, représentée par un parlement élu qui incarne la Nation.

Les racines de la gauche tiendraient presque en une notion fondamentale : « La politique contre la tradition ».

Si nous énumérons ces fondamentaux : Humanisme. Rationalisme. Politique contre tradition. Société d’individus dotés de droits. Séparation des pouvoirs. Parlement élu… Nous ne distinguons toujours pas de clivage entre socialistes et libéraux, qui défendent pour l’instant les mêmes valeurs et luttent, tout autant que la gauche, contre l’absolutisme royal.

Suffrage censitaire Vs. suffrage dit universel (masculin) ?

D’où vient le mot « gauche » ?

En 1789, un vote eut lieu à l’Assemblée Nationale Constituante pour décider si on attribuerait à Louis XVI un veto suspensif ou un veto absolu. Si le veto absolu lui était accordé, le roi aurait le droit de rejeter toute loi votée par le parlement. En revanche, si on lui accordait un veto suspensif, il ne pourrait que suspendre cette loi pendant deux ans, après quoi la décision du parlement l’emporterait. Comme on n’arrivait pas à compter les votants à mains levés, on demanda à ceux qui étaient pour le veto Absolu de se mettre à droite, et à ceux qui étaient pour le veto Suspensif de se mettre à gauche.

Ce jour là, la gauche l’emporta ! Le mot « gauche » devint l’appellation universelle de ce mouvement protestataire, et la même appellation désignera ce mouvement aux quatre coins de la planète. On voit donc que l’aspiration originelle de la gauche est une revendication liée à la souveraineté du peuple.

Ce premier clivage entre gauche et libéraux ira se creusant jusqu’au milieu du 19ème siècle, lorsque ces derniers deviendront partisans d’une monarchie constitutionnelle et s’opposeront farouchement au suffrage dit universel. S’ils se battent pour que la souveraineté réside dans la Nation, les libéraux veulent que cette Nation ne s’incarne que dans la partie la plus éclairée du peuple et sont complètement opposés à ce que le parlement soit élu par l’ensemble du peuple, incapable de gouverner, à leurs yeux. Pour qu’un gouvernement puisse fonctionner correctement, disent-ils, il faut se tourner vers les citoyens les plus « capables », c’est ce qu’ils appellent le Système des capacités.

Pour théoriser ce système, les libéraux font un parallèle pour le moins révélateur : « Dans une société par action, seuls les actionnaires ont le droit de voter. De même, seuls les citoyens qui payent des impôts devraient avoir le droit de voter puisque faire la loi, c’est justement redistribuer l’impôt ». En conséquence, et pendant toute la première partie du 19ème siècle, sous la restauration, les libéraux mettront le pouvoir entre les mains des plus riches.

En 1815, Benjamin Constant expliquait qu’un pauvre, au même titre qu’un enfant ou qu’un étranger, n’avait pas la maturité nécessaire pour décider des lois qui régissent une société, et n’était pas suffisamment concerné par les affaires de la Nation pour avoir son mot à dire. Une petite musique qui ne nous est pas si étrangère aujourd’hui pour disqualifier la légitimité du peuple d’avoir son mot à dire quels que soient l’appréciation de tels experts non élus.

Ce parlementarisme dominera petit à petit toute l’Europe, d’abord en Angleterre et en France, et fondera un modèle où ne votent que ceux qui payent le plus d’impôts, c’est-à-dire les 1% des plus riches. Un modèle de régence qui comprend un roi sans pouvoirs dont la devise est qu’il « règne mais ne gouverne pas », assorti d’un parlement élu au suffrage censitaire, et d’un exécutif séparé du législatif.

A cette époque, les libéraux éditaient des centaines de bouquins pour condamner l’idée même de la démocratie, bien qu’ils ne constituent que l’aile la plus modérée de la droite, l’autre courant prêchant un retour à l’absolutisme royal. Les démocrates, en revanche, soutiennent que la Nation doit être représentée par la totalité des citoyens mâles, et comme on ne songeait pas à faire de la démocratie directe, le parlement devait être élu au suffrage universel. Cette bataille durera de longues années dans plusieurs pays, sous des formes révolutionnaires comme en France ou réformistes comme au Royaume-Unis, mais ne constitue au final que le premier désaccord qui divise les frères ennemis.

Il y aura bien évidemment le rejet du système capitaliste.

Origines de la gauche anticapitaliste :

Ce rejet est d’abord politique avant d’être fondé sur une critique du modèle économique.

Le premier argument des libéraux contre le suffrage dit universel est de pointer l’incapacité des pauvres à décider des affaires de la Nation. Mais encore fallait-il tracer une frontière entre ceux qui étaient dignes de voter, et les autres ! Ces discordances internes entraineront la naissance de tendances au sein du mouvement libéral, certains avançant l’idée d’un système qui permet aux gens de voter selon leurs diplômes (à comparer, encore une fois, aux experts non élus qui tranchent plein de débats à l’UE sans consulter les peuples). Mais le procédé officiel faisait de l’impôt, donc de la fortune, le principal facteur de sélection.

Le pouvoir était donc de nouveau confisqué par une aristocratie nouvelle, la caste des plus riches et des propriétaires !

Face à ce constat, la gauche démocrate devait redevenir révolutionnaire, puisqu’il lui était impossible de réformer quoique ce soit via un parlement élu au suffrage censitaire. Comment pouvait-elle se faire entendre dans les urnes, si elle n’y avait pas accès ?

Cette opposition aux plus riches, en ce qu’ils confisquaient le pouvoir politique, devance l’ère de l’industrialisation et de l’exploitation des ouvriers. Le rejet des bourgeois et des capitalistes allait pour autant s’aggraver avec l’émergence des nouvelles classes liées au développement des secteurs industriels et financiers.

À travers sa vision humaniste du monde, la gauche dénoncera l’inhumanité des conditions du travail industriel et la surexploitation des ouvriers dans les usines, dans les mines, le travail des enfants etc.

Qu’est-ce que la gauche du 19ème siècle ?

cette gauche mène toujours une lutte acharnée et révolutionnaire pour instaurer le suffrage dit universel, dénonçant les riches qui confisquent le pouvoir politique, et le mode de production capitaliste qui accable les ouvriers. Notons qu’avant l’ère de l’industrialisation, ouvriers et artisans étaient hautement talentueux, qualifiés et respectés. Une fois plongés dans le monde des usines et des mines, avec des conditions de travail et des niveaux de salaires intolérables, ils perdront leur dignité et s’abimeront dans une effroyable misère.

L’émergence du capitalisme fut une régression totale: les ouvriers travaillent plus, gagnent beaucoup moins, ont moins accès à la culture… etc.

Avec l’apparition du marxisme, des apports théoriques seront enfin développés au sein de la gauche anticapitaliste, notamment sur la notion de propriété. Le Socialisme s’identifiait toujours à un projet de société sensé répondre aux trois questions précédentes : L’humanisme, la démocratie, et le rejet d’un système qui accroit les inégalités. Sa réflexion sur la propriété privée des moyens de production sera profondément théorisée par le Marxisme dans la seconde moitié du 19ème siècle, et s’incarnera dans un vocabulaire de plus en plus caractéristique de la gauche : Il faut socialiser la production, la mettre entre les mains de la communauté qui doit produire ce que la société consomme, pour que la production soit mise en commun, d’où la naissance du mot communisme.

À partir de ces nouveaux concepts, deux questions se posent et vont durablement diviser la gauche. La première, c’est si la gauche doit rester révolutionnaire ?

La question ne se posait pas jusqu’alors. Comme le peuple était exclu du droit de vote et qu’on ne pouvait imposer le suffrage universel par le suffrage censitaire, la gauche ne pouvait qu’être révolutionnaire. Dans l’une des images les plus célèbres de la révolution de 1848, à l’issue de laquelle sera acquis le suffrage dit universel masculin, on voit l’ouvrier en blouse, armé d’un fusil, poser son arme pour prendre le bulletin de vote.

Le message est clair : Le suffrage dit universel pacifiera la société. « Donnez-nous le droit de vote, et la gauche baissera les armes ! »

Mais le suffrage dit universel ne résout pas tout. Les ouvriers ne constituaient alors qu’une minorité de la population, et pour que le mouvement ouvrier puisse instaurer un nouvel ordre social et une mise en commun des moyens de production, il fallait en passer par une révolution. C’était la seule façon d’abolir les usines et les banques privées pour les remettre entre les mains de la collectivité socialisée. Aucune autre forme de contestation ne pouvait permettre qu’une minorité impose sa volonté d’exproprier l’ensemble des propriétés privées via un régime socialiste.

Cette tradition révolutionnaire blanquiste, qui théorise et veut mettre en pratique la dictature du prolétariat, mettra le Bolchévisme au pouvoir en URSS mais trouvera au sein de la gauche une aile non-révolutionnaire qui voit le socialisme comme un objectif à long terme, un objectif à atteindre au terme d’un ensemble de réformes démocratiques.

Après tout, la gauche dispose maintenant de quelques élus et de groupes parlementaires assez forts pour faire entendre sa voix. Au-delà de ces deux ailes, beaucoup évitent de trancher le débat, dont Jaurès qui disait qu’il était à la fois Marx et Michelet.

Si la gauche a pour guide l’humanisme des Lumières, la démocratie et la république, elle n’abordera la question sociale qu’avec l’émergence du mouvement ouvrier. La construction des partis socialistes est étroitement liée au mouvement syndical qui vient d’abandonner son vieux modèle corporatiste. En France, la charte d’Amiens mettra en minorité les socialistes dans les syndicats, et verra les anarcho-syndicalistes voter dans ce sens contre Jaurès, ce qui représente une grande défaite des socialistes dans le mouvement syndical.

Une autre problématique se pose à côté de celle de la révolution, c’est celle de la Nation. La Nation est d’abords une valeur de gauche. Mais si on veut que la collectivité gouverne, il faut d’abord savoir ce qu’elle représente. En soi, la Nation n’est que le nom de cette collectivité.

La Nation désignait alors l’ensemble des citoyens masculins qui ont gagné le droit de décider de leur sort grâce au droit de vote, c’est-à-dire des citoyens masculins qui ont gagné le droit d’être libres. Cette liberté est inscrite dans des textes fondamentaux, comme en France dans la déclaration des droits de l’homme.

Pendant très longtemps, la Nation a été une valeur de gauche. « Patriote » et « nationaliste » étaient synonymes de personnages d’extrême gauche. Assez chauvine et attachée à l’exception française, elle n’aime pas trop les étrangers qu’elle associe aux partis des grandes monarchies européennes ennemis de la révolution, rebaptisés Partis des émigrés.

Mais, très rapidement, le mot Nation changera de contenu : Là encore, c’est le marxisme qui jouera un rôle fondamental pour redéfinir (voire combattre ?) cette notion. Car si la gauche était résolument patriote avant 1850, elle troquera bientôt ses théories plus ou moins xénophobes contre l’idée d’une Internationale, attendu que la Nation, cette collectivité d’hommes libres et de citoyens, était devenue un marché qui se développera avec l’apparition du capitalisme.

Pour construire le marché national, on devait optimiser les conditions d’une production industrielle qui trouve des débouchés à l’échelle de sa propre ampleur de fabrication. Bon, cette phrase est alambiquée. ILLUSTRATION : Si on met en place une production de draps industriels, on ne pourra jamais liquider les stocks au marcher du village d’à côté, il y en aurait cent fois trop ! Il faut donc construire des chemins de fer pour les exporter et faire progresser un marché national qui concerne trente millions d’individus.

À ce moment charnière de son histoire, la gauche connaitra deux grands revirements idéologiques qui vont la forcer à s’adapter aux particularités de l’ère post-capitaliste. Comme la constitution des nations du 19ème siècle a entraîné celle des marchés, le socialisme va s’identifier à un rejet du nationalisme, et soutenir la constitution de l’association internationale des travailleurs.

L’autre conversion de la gauche concerne la question du colonialisme. Au début du 19ème siècle, la gauche se veut conquérante et aspire à faire profiter le monde entier de l’héritage des Lumières et du progrès via l’expansionnisme de la France. Mais cette ambition humaniste va bientôt déchanter quand les socialistes se rendront compte du fourvoiement de son projet, de l’exploitation des peuples envahis et de l’asservissement que les troupes coloniales françaises ou anglaises infligent aux africains et aux asiatiques. La Nation était devenue capitaliste et esclavagiste.

Mais alors, comment et par quoi supplanter une notion aussi forte et fondatrice qu’elle l’était dans l’idéal de la gauche ? C’est ainsi que naitra l’idée d’Internationale.

La constitution de l’Europe en nations provoque inévitablement des guerres dont la principale motivation est de trouver de nouveaux marchés et d’assurer sa prédominance au niveau des échanges et de la mondialisation. Ces guerres feront une bonne centaine de millions de morts jusqu’en 1945. La Nouvelle Gauche Antinationaliste mène alors de grands combats anticapitalistes, anticolonialistes et pacifistes, nouveaux mots d’ordre qui provoquent de gros débats internes pour définir jusqu’où la gauche, si profondément révolutionnaire, pouvait devenir pacifiste ?

Contrairement à ce qu’on peut penser, la querelle de 1920 qui sépara communistes et socialistes s’est faite sur la question de la révolution, et non sur la question sociale, pour aboutir à la scission, à l’internationale et à la création du Parti communiste. Au-delà du débat sur une ligne révolutionnaire ou réformiste, c’est le ralliement des socialistes français et allemands à leurs gouvernements après la première guerre mondiale, qui conduira les communistes à désavouer leurs camarades. On connait la suite, Lénine prendra la tête du courant international et ira faire sa révolution russe, projet qui ne s’est pas primordialement construit pour résoudre la question de la propriété privée.

Et maintenant ?

L’histoire du socialisme nous amène à considérer les particularités de chaque époque, pour bien analyser l’évolution de la social-démocratie au sens historique du terme, c’est-à-dire le courant socialiste qui se réclame de la démocratie.

Le 20ème siècle fut l’ère des totalitarismes. Une société totalitaire est une société où les gouvernants n’aspirent plus à changer la société, mais veulent « changer » les individus en fixant un mode de vie, un mode de pensée unique, un modèle d’individualité, et la négation même de toute forme d’individualisme ou d’émancipation absolue. La négation des libertés individuelles touche non seulement la liberté d’expression, mais prétend même forger les cerveaux pour que les individus qui composent la société soient le clone d’un modèle idéal fixé par l’état. Ce modèle, que le régime totalitaire veut décliner dans toute la société, peut se baser sur un critère racial, comme le fera le nazisme, ou sur l’identité idéologique d’un parti, comme le fera le stalinisme.

Le projet de créer une humanité désindividualisée, un clone pensé par l’état, va se préciser au moment où l’URSS instaurera un régime totalitaire créant une distorsion définitive entre socialistes réformistes et révolutionnaires. L’image du régime soviétique va durablement entacher la gauche en répandant son ombre sur les enfants des Lumières, à l’instar de toutes les révolutions qui éclateront à cette époque dans le monde. Le réflexe défensif de l’opinion entrainera de grands changements stratégiques à gauche comme à droite, puisqu’on ne verra plus les libéraux défendre leur attachement au suffrage censitaire.

Et ceci pour trois raisons !

1) Quand le suffrage dit universel est adopté en France, les libéraux se rendent compte qu’ils ne sont pas forcément voués à perdre les élections sous prétexte qu’ils promeuvent des politiques opposées à l’intérêt général ou à celui du mouvement ouvrier. Pourquoi le socialisme aurait-il seul vocation à séduire l’électorat populaire ? Pourquoi le suffrage dit universel serait-il si incompatible avec leur ordre social ? Il ne s’agissait plus de combattre le suffrage dit universel devenu trop populaire, mais de s’en servir. Ils ne l’adopteront qu’à regret et par pur pragmatisme, puisqu’ils considèrent toujours que c’est absurde de faire voter des gens qui ne savent pas lire, ou des ouvriers qui travaillent douze heures par jour. Comment peuvent-ils imaginer qu’un homme qui gagne des millions, qui fait vivre la nation, un professeur, un médecin ou un intellectuel, aie le même droit de vote qu’un ouvrier ou qu’un paysan ?

2) La seconde raison est que les libéraux ont cette ambition fondamentale de créer un marché suffisamment large pour pouvoir nourrir le monstre capitaliste. Pour cela, ils doivent constituer des nations en Italie, en Allemagne, chez les tchèques, chez les hongrois etc. Ce n’était pas du tout le cas au début du 19ème siècle.

Il n’y avait alors de nations en Europe qu’en France, en Angleterre, en Suisse, en Espagne et au Portugal. Pour les constituer, libéraux et socialistes s’alliaient pour découronner les derniers rois. En Italie, une drôle d’alliance se nouera entre le révolutionnaire Garibaldi, et le premier ministre du roi de Piémont-Sardaigne, Cavour, un libéral pur et dur, évidemment partisan du suffrage censitaire. Garibaldi sera aussi un combattant de la commune de Paris, commandant des chemises rouges et activiste en 1870 pour la défense nationale, et fera notamment voter à l’Assemblée Française l’amnistie des communards. Cet exemple d’alliances contre-nature se déclinera partout en Europe.

3) Enfin, la question du totalitarisme convainc les libéraux de récupérer un discours à la gloire des valeurs démocratiques, puisqu’ils peuvent dénoncer la montée des totalitarismes de gauche. Souvenons-nous du discours de Kennedy contre le mur de Berlin, qui emploie le vocabulaire traditionnel de la gauche, en parlant de démocratie et de république, tout en commettant des mélanges sémantiques avec celui du réalisme économique.

Les deux camps, ébranlés par leurs évolutions internes, renforceront leur alliance pendant la guerre. L’urgence était de battre l’Allemagne nazie, quitte à régler leurs clivages après la victoire. La gauche renoue ainsi avec son passé patriote et défend le gouvernement d’Union Nationale, mais on peut considérer que le contexte de 1940 autorisait ce genre de coalition, ce qui n’est plus le cas… et ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne de ces dernières années qui verra le SPD collaborer outrageusement avec le parti d’Angela Merkel.

Pendant la reconstruction des pays européens défigurés par la guerre, les libéraux n’hésitent pas à s’approprier le discours de la gauche, comme ils ne peuvent plus jouir des marchés, ceux-ci ayant été réduits en miettes dans une Europe profondément saccagée. Ils seront les premiers à prononcer les mots « d’état providence », notamment les membres du parti libéral anglais. De même, c’est au Parti libéral allemand – totalement opposé aux nationalisations – qu’on doit l’expression « économie sociale de marché ».

Bref, les libéraux d’après-guerre chanteront les louanges de l’état providence et de la démocratie, à la fois pour dénoncer le régime communiste et pour reconstruire les marchés.

L’Allemagne est de loin le pays le plus détruit par la guerre. Un immeuble sur huit est à terre, il faut tout reconstruire ! L’alliance des libéraux et des socialistes fera perdre à ces derniers le prestige de leur radicalité, notamment en France où cette déstabilisation fera la part belle au Parti communiste. Seule l’originalité et la force du projet politique de François Mitterrand, désigné en 1965 candidat unique de la gauche, convaincra les communistes de ne pas lui opposer de concurrent. Le congrès d’Epinay célébrera ainsi l’union de la gauche en 1972, en pleine guerre froide, au moment où ce genre d’alliance ne pouvait même pas traverser l’esprit des socialistes anglais, allemands ou italiens.

Alors, qu’est-ce que la Nation ? Un peuple organisé en communauté politique définissant et obéissant aux mêmes lois (ou un État ?) qui doivent être souverains et indépendants ? Le terme est si ambigu que nos dictionnaires eux-mêmes disputent son sens.

Pour le Petit Robert, la nation est « un groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini (…) et personnifiée par une autorité souveraine ». Pour le Dictionnaire Hachette, « la nation est une communauté humaine caractérisée par la conscience de son identité historique ou culturelle, et souvent par l’unité linguistique ou religieuse. » Deux définitions, on le voit bien, philosophiquement très différentes, à noter que ce sont la France et l’Allemagne qui conçurent pour nous ces visions conceptuelles.

La philosophie allemande du début du XIXe siècle prétend que les membres d’une Nation ont en commun les caractéristiques de la langue, de la religion, de la culture, de l’histoire voire les origines ethniques, qui les différencieraient des autres. La Révolution française et les Lumières soulignent, eux, le projet de faire peuple dans le vivre ensemble par acte d’autodéfinition, et finira par proclamer un état laïque et des lois antiracistes, sur le papier du moins. C’est la Nation civique contre la Nation ethnique, l’identité républicaine contre l’identité nationale !

En quelques dates de l’histoire, comme on l’a vu, beaucoup de notions de gauche ont été mises à mal par l’expérience des colonies et des marchés, tous les deux esclavagistes, et forcées de se remettre en question pour ne pas trahir leur quête de l’émancipation et de la souveraineté des peuples contre les castes monarchiques et aristocratiques qui les opprimaient.

Mais il ne faudrait pas que chanter l’Internationale nous force à lâcher le burin qui permet de graver nos acquis sur les marbres des pays où nos luttes remportent des droits, c’est-à-dire des lois homogènes sociales et républicaines pour toutes et tous les travailleurs, pour toutes et tous les citoyens. Notons d’ailleurs que certaines luttes firent fi des frontières. Ainsi, les marins obtinrent légalement un Smic international !

Aujourd’hui, notre gauche se dit pour la République Sociale. C’est ma gauche qui tranche le débat, en avant !

Ayant fait beaucoup d’apartés sur la notion de suffrage dit universel, car masculin, je me devais de dire quelques mots sur les femmes qui n’eurent pas le droit d’être citoyennes.

Incontestablement, la Révolution française ne fut pas assez pénétrée de ses propres Lumières pour décréter aussitôt l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais on peut lui reconnaitre d’avoir semé les graines des pensées humanistes et égalitaires dont les mouvements féministes allaient, dans les siècles qui suivront, profiter des fruits pour plaider leur cause.

Car si les mouvements féministes ont entamé dans certains pays la conquête de droits fondamentaux des femmes, là où d’autres échouent en dépit des diverses révolutions qui les bouleversent, c’est aussi parce que la révolution culturelle qu’a été le Socialisme puise dans la philosophie des Lumières de quoi disposer aujourd’hui les esprits aux idées égalitaires.

Comme on l’a dit plus haut, la Gauche de 1789 affirme que le pouvoir ne doit être ni le privilège d’un individu, ni celui d’une caste. Elle considère que la Nation est une collectivité de citoyens libres et dotés de droits gravés dans une déclaration, et s’élève contre l’arbitraire qui domine la tradition monarchique et aristocratique. Enfin, elle considère que tout citoyen doit pouvoir s’émanciper de la place que cette société lui a donnée.

Si on résume ces définitions: « le pouvoir ne doit pas appartenir à une caste particulière ; la Nation est une collectivité de citoyens libres dotés de droits ; un nouvel ordre s’élève contre l’arbitraire ; chaque citoyen doit pouvoir s’émanciper de la place que la société lui a donné »… on aurait presque l’impression de lire un plaidoyer féministe !

C’est ce que Victor Hugo écrira à Léon Richer, cofondateur du premier quotidien pour les femmes avec Marguerite Durand, en 1887 : « Dans notre civilisation, il est douloureux de le dire, il y a une esclave. La loi a de ces euphémismes : elle l’appelle une mineure ! Cette mineure selon la loi, cette esclave selon la réalité, c’est la femme. Dans notre législation, la femme ne possède pas, elle n’este pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n’est pas. Il y a des citoyens, il n’y a pas de citoyennes. C’est là un état violent : il faut qu’il cesse. »

Lors des débats sur les conditions de formation des assemblées primaires, la question du droit de vote des femmes ne fut pas soulevée à l’Assemblée Constituante. Et ce n’est pas faute que quelques-unes essayèrent d’y mettre le nez ! Leurs cahiers de doléances, les « Très humbles remontrances des femmes françaises » ou les « Pétitions des femmes du Tiers-Etat au roi » témoignent de l’espoir qu’ont cultivé certaines de sensibiliser la Constituante à leur cause. La plus célèbre trace reste l’ouvrage que dédie Olympe de Gouges à la reine en 1791, « Les droits de la femme et de la citoyenne », calqué sur la Déclaration des Droits de l’homme.

C’est néanmoins à un homme, Condorcet, qu’on doit le premier manifeste féministe de la Révolution : « Essai sur l’admission des femmes au droit de cité ». Visionnaire s’il en est, il réclame aussi la liberté de la presse, l’abolition de la peine de mort, des droits civiques égaux pour les protestants et l’abolitionnisme de l’esclavage pour les « nègres », attendu que toutes les oppressions faisaient, dans son esprit, obstacle au progrès. Il dit haut et fort, en 1790, que le terme de suffrage universel était une imposture si on en excluait la moitié du pays, et que tout être humain, quels que soient sa couleur, sa fortune ou son sexe, y devait avoir droit. Aussi, il fut le seul théoricien de la Révolution à critiquer la Déclaration des Droits de l’homme qui ne fait pas allusion aux droits de la femme, ce dont personne ne s’était avisé.

On lui doit également une petite étude sur les droits des femmes où on peut lire ces mots « Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoqué le principe de l’égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un préjugé absurde en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de femmes ? »

Si ce grand homme eut eu meilleur crédit, le Mouvement de Libération des Femmes serait peut-être aujourd’hui vieux de quelques siècles, mais on doit tout de même à la Révolution Française quelques avancées concrètes comme l’égalité des droits de succession en 1791, le divorce tant réclamé par Olympe de Gouges ou encore la reconnaissance civile en 1792… droits qui n’auront hélas qu’une courte vie puisque le code civil napoléonien rétablira, dès 1804, les pleins pouvoirs du chef de famille, précisant dans l’article 1124 avec une effroyable crudité que « les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux. »

Il ne fut toutefois pas besoin d’attendre Napoléon pour qu’un nuage assombrisse le ciel de cette petite éclaircie. Dès 1791, Mme Roland écrivait « Nous ne sommes plus en 1789 : on nous a préparé des chaines. » Elle ne se trompait pas. Un décret de Prairial, an II, interdit aux femmes d’assister, même en spectatrices, aux Assemblées Nationales. La Constitution de l’an III leur refuse le droit de Cité. Enfin, la Convention de Thermidor leur ordonne par décret de rester dans leurs domiciles et menace d’arrestation toutes celles qui seraient trouvées assemblées à plus de cinq !

Il faudra attendre le siècle des encyclopédistes, des libertés individuelles et autres modernismes pour que le thème du féminisme renaisse timidement, où Montesquieu écrira dans L’esprit des lois : « L’empire que nous avons sur elle est une véritable tyrannie […] Nous employons toutes sortes de moyens pour leur abattre le courage. Leurs forces seraient égales si leur éducation l’était aussi. »

D’Alembert adressera également à Rousseau, leader de l’antiféminisme du XVIIIème siècles, ces réflexions où il déplore « L’esclavage et l’espèce d’avilissement où nous avons mis les femmes, les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme, le jargon futile et humiliant pour elles et pour nous auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, enfin l’éducation funeste, je dirai presque meurtrière, que nous leur prescrivons sans leur permettre d’en avoir d’autre […] »

Quant à la grande encyclopédie publiée par Diderot en 1766, elle ne donne de la femme qu’une déplorable description, concluant que « la Nature semble avoir conféré aux hommes le droit de gouverner. »… affirmation pour le moins arbitraire au siècle de la Raison.

Je ne peux non plus m’empêcher de citer les mots du procureur de la Commune de Paris, Chaumette, qui, applaudissant à l’exécution de plusieurs femmes et fustigeant leur mémoire, évoqua cette «virago, la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes […] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes.»

Citons pour finir le girondin Brissot qui nous laisse un drôle de mi-aveu : « Plaire, amuser était le grand art que les femmes devaient apprendre toute leur vie… Une femme livrée à la politique me paraissait un monstre ou tout au moins une précieuse ridicule d’un nouveau genre. Il n’est pas douteux que si j’eusse voulu réfléchir sur mes opinions, je n’eusse bientôt découvert leur absurdité et j’eusse tourné le ridicule contre moi-même au lieu de l’exercer sur les femmes politiques. »

Ah, s’ils eussent voulu réfléchir !

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Krikor dit :

    Salut, c’est grégoire du réseau jeune du pg 🙂

    Que les classes laborieuses soit majoritaire dans la société ou non n’as en fait guère d’importance puisque ce qui compte c’est qui détient la production et fait tournée l’économie.Il est de fait légitime que ce soit ces même travailleurs qui détermine le mode production et d’échange que la société doit adopté.Ce sont ceux(et celles) qui crée les richesses et tout autres salariers qui(indirectement même les fonctionnaires) acroit le capitale qui ont un intérêt objectif au socialisme.
    Cette question est différente de la méthode révolutionnaire, le blanquisme est une tradition particulière qui prônait la prise du pouvoir part une poigné de révolutionnaires très bien formé qui n’as rien avoir avec la stratégie bolchevik et de l’ensemble du mouvement socialiste qui préconise la prise part le mouvement de masse.Ce qui n’exlut pas pour autant de formé une avant garde révolutionnaire.
    Marx ne nous a apporté plus qu’une réflexion sur la propritété mais également la dialectique moderne et le matérialisme historique.Du coup pour terminée, oui la révolution française à été un progrès pour l’humanité et permis l’émergence des premières théories socialiste mais fut la prise du pouvoir politique part la bourgeoisie renversant l’ancienne socitété féodale qui était devenu un frein a son expantion et qui sera elle même renversé part ses exploités.

    Ps:Tu aurais pu cité jules Guesde qui fut le premier marxiste français et develloppa la notion de collectivisme.Il représentais aussi la tendance socialiste concurrente de jean Jaurès(a ce sujet lire « les deux méthodes »).A quand le bilan des expériances des prises de pouvoir électorale de la gauche ?

    Bon article, bonne continuation, mes salutations partisane 🙂 @+

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